Plus de 170 ans derrière les murs : l’héritage remarquable d’une famille à Springhill
Dans la plupart des familles, les conversations autour de la table portent sur le travail, les enfants ou les projets pour la fin de semaine. Dans la famille de Nina Clayton, elles ont tendance à dériver vers un sujet plutôt inhabituel : la prison.
« Ma mère se contente de secouer la tête et de dire : “Encore vos histoires de prison” », raconte Nina en riant.
C’était probablement inévitable. Nina, deux de ses sœurs, son mari, son frère, son neveu et un autre membre de la famille cumulent plus de 170 années de service au Service correctionnel du Canada (SCC), presque toutes à l’Établissement de Springhill, en Nouvelle-Écosse.
Si l’on ajoute un oncle qui a travaillé 11 années comme agent correctionnel, notamment au Pénitencier de Dorchester, le milieu correctionnel fait désormais partie de l’histoire familiale depuis trois générations.
« Nous étions déjà une famille très unie, explique Nina. Quand trois de vos frères et sœurs travaillent ici, cela vous rapproche encore davantage. »
Nina approche rapidement d’une étape importante : après 40 ans au SCC, elle prévoit prendre sa retraite en octobre. Sa sœur, Susan Bowes, a été la première de la fratrie à se joindre à l’Établissement de Springhill, à la fin des années 1970; elle a finalement pris sa retraite après 35 ans de service, alors qu’elle était cheffe de la gestion des peines. Une autre sœur, April Findlay, lui a emboîté le pas et en est maintenant à sa 42e année de service. Elle a travaillé aux Services de santé, à la rétribution des détenus et aux programmes avant de devenir spécialiste du Système de gestion des délinquant(e)s.
Les membres de cette famille de la Nouvelle-Écosse cumulent plus de 170 années de service à l’Établissement de Springhill. Première rangée, de gauche à droite : Nina Clayton, Susan Bowes, April Findlay. Rangée du fond, de gauche à droite : Larry Clayton, Adam Nicholson, Andrew Nicholson.
Nina s’est jointe au SCC au milieu des années 1980. Elle a commencé aux dossiers des délinquants, puis a travaillé à la gestion des congés, à la coordination des contrats et aux Services de santé. Elle travaille depuis dix ans à l’Unité de la recherche de l’information.
« Quand j’ai commencé, on nous appelait des secrétaires ou des commis, se souvient-elle. C’était un milieu très masculin. Aujourd’hui, on voit beaucoup de femmes dans des postes de gestion et dans des rôles non traditionnels, y compris comme agentes correctionnelles. »
Son propre travail ne l’a jamais placée en première ligne comme celui d’un agent correctionnel ou d’une agente correctionnelle, mais travailler à l’intérieur d’un pénitencier exige tout de même une vigilance constante.
« Il faut connaître son environnement et être attentif à ce qui se passe, dit-elle. On peut se montrer aimable envers les détenus, mais il y a toujours cette ligne invisible. »
Peu de gens comprennent mieux cette distinction que le mari de Nina, Larry Clayton, qui a pris sa retraite de l’Établissement de Springhill en août 2025, après 29 ans comme agent correctionnel.
Leur première rencontre a été beaucoup moins mouvementée que ne le serait une bonne partie de la carrière de Larry. Il se souvient d’avoir vu Nina marcher dans un corridor, de s’être retourné pour la regarder de nouveau, et d’être entré directement dans une barrière.
« J’ai su sur-le-champ que je devais l’inviter à sortir », dit-il.
Ils se sont revus plus tard à une réception de Noël chez un ami commun, ont commencé à se fréquenter et se sont finalement mariés; ils ont maintenant un fils de 23 ans.
« Quand les gens me demandent comment nous nous sommes rencontrés, je leur réponds que c’était en prison, plaisante Nina. Mais nous étions du bon côté des barreaux, alors nous avons pu rentrer chez nous ce soir-là. »
À peine quelques années après le début de la carrière de Larry, l’Établissement de Springhill a été le théâtre d’un incident qu’il n’oublierait jamais.
Le 10 juillet 1998, Larry a vu un autre agent correctionnel se faire poignarder et poursuivre par un détenu armé d’un couteau. Larry s’est interposé entre l’agent blessé et son agresseur, donnant ainsi à son collègue la possibilité de s’échapper, puis il a plaqué et maîtrisé le détenu avec l’aide d’autres agents.
« J’ai mis fin à la bagarre et sauvé mon partenaire, mais il a été poignardé trois fois », se souvient Larry.
L’incident l’a profondément marqué. Larry a subi des blessures physiques et affirme avoir également dû composer avec des séquelles psychologiques. Il s’est absenté pendant un certain temps avant de reprendre le travail.
« On se ressaisit, on laisse cela derrière soi et on continue d’avancer », dit-il.
Ses gestes lui ont valu le Prix de la bravoure du SCC et une mention élogieuse pour service en 1999. En 2001, il s’est rendu avec Nina à Rideau Hall, où la gouverneure générale Adrienne Clarkson lui a remis la Médaille de la bravoure du Canada.
Ce n’était qu’un chapitre d’une carrière exigeante. Larry a passé environ 15 ans au sein de l’équipe d’intervention d’urgence de l’Établissement de Springhill, dont les membres se dirigent vers le danger pendant que les autres s’en éloignent, et une grande partie de sa carrière dans la garde d’honneur. Il se souvient aussi d’avoir pratiqué la manœuvre de Heimlich sur un détenu qui s’étouffait avec une boulette de viande, lui sauvant ainsi la vie.
« On rencontre des gens de tous les horizons, dit-il. J’ai aidé là où je le pouvais. »
Le frère de Nina, Andrew Nicholson, a lui aussi suivi les traces de la famille dans le milieu correctionnel, mais plus tard dans sa vie. Maintenant dans sa 16e année comme agent correctionnel, il a auparavant travaillé dans le commerce de détail et la rénovation résidentielle. L’Établissement de Springhill lui offrait la possibilité de rester dans sa ville natale tout en bâtissant une carrière stable près de sa famille.
Andrew s’empresse toutefois de préciser que stabilité ne rime pas avec facilité.
« Le travail correctionnel n’a rien de prestigieux, dit-il. C’est très exigeant, il y a beaucoup de stress et on se fait agresser. »
Ce qui le ramène au travail, dit-il, ce sont les personnes qui travaillent à ses côtés.
« Je travaille avec des personnes formidables, tant des agents que des agentes. C’est ce que j’aime le plus : les collègues et l’aspect social du travail. »
Comme Larry, Andrew fait partie de la garde d’honneur, ce que Nina observe avec une fierté particulière.
« On remarque la façon dont les gens se tiennent lorsqu’ils portent cet uniforme, dit-elle. Il respecte l’uniforme et ce qu’il représente. »
Une autre génération prend maintenant le relais. Adam, le fils d’Andrew, travaille depuis quatre ans comme agent des Services d’alimentation, directement aux côtés des détenus qui préparent les repas et distribuent la nourriture dans l’ensemble de l’établissement.
Même s’ils ont le même lieu de travail, les membres de la famille sont répartis sur le vaste terrain de l’établissement. Parfois, Nina sait que son frère travaille uniquement parce qu’elle entend sa voix au système de sonorisation. Adam passe à l’occasion dans son bâtiment en se rendant au sien.
Il y a des années, lorsque l’Établissement de Springhill avait une cafétéria pour le personnel, Nina, Susan et April dînaient régulièrement ensemble. Le personnel les surnommait affectueusement « les trois sœurs ».
Ce sont les souvenirs de ces petits moments que Nina emportera avec elle lorsqu’elle prendra sa retraite cet automne.
« Certains jours, je me dis : je n’arrive pas à croire que je suis ici depuis 40 ans. Où est passé le temps? » dit-elle.
Elle a hâte de découvrir de nouveaux passe-temps, de profiter de journées plus tranquilles et de rester bien au chaud chez elle pendant les hivers néo-écossais. Après plus de quatre décennies et d’innombrables conversations, elle quittera aussi son poste avec une profonde reconnaissance envers un milieu de travail qui a marqué non seulement son parcours professionnel, mais aussi celui de plusieurs membres de sa famille.
« Le SCC m’a permis d’avoir une excellente carrière et une vie convenable, dit Nina. Ma famille et moi avons toujours pu discuter de tout, car nous comprenons toujours ce que les autres vivent. »