Chapitre 1 - Comprendre la stratégie d'al-Qaïda au Maghreb islamique dans la région sahélo-saharienne

Des groupes terroristes peuvent voir le jour en réaction aux pratiques clientélistes et à la corruption de l’État. Ainsi, l’annulation des élections de 1991 en Algérie s’est soldée par la création du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui a propagé l’extrémisme et la criminalité aux pays voisins dans le reste du Sahel. Le désintérêt du gouvernement du Mali à l’égard du nord du pays a ouvert la porte aux groupes terroristes émules du GSPC. Pour profiter des territoires qu’ils occupent, les groupes terroristes ont besoin d’argent et de l’appui d’acteurs influents sur la scène locale, ce qui explique la stratégie adoptée par al‑Qaïda qui consiste à s’allier aux élites locales par le mariage et à faciliter les activités des trafiquants. L’intervention de la France a pallié temporairement la faiblesse du gouvernement du Mali, mais les conditions à l’origine de l’insurrection n’ont fondamentalement pas changé.

Pour tenter de comprendre l’évolution des groupes islamistes armés actifs en Afrique, il faut remettre en cause certaines hypothèses idéologiques admises sur la nature de la relation entre les citoyens et l’État. Plus particulièrement, il convient de repenser, d’une part, les principes de base en sciences politiques touchant à la notion de la souveraineté de l’État et, d’autre part, à la relation entre la religion et la gouvernance de l’État. Dans le monde où nous vivons, l’État est l’organisation territoriale fondamentale à laquelle la communauté internationale reconnaît le droit d’exercer le monopole de l’usage légitime de la violence coercitive. Les groupes qui embrassent des formes et des visions radicales de l’islam et cherchent à recourir à la violence pour obtenir d’autres systèmes de gouvernance remettent directement en question la façon dont les États modernes conçoivent la politique.

Cette notion est particulièrement importante dans l’analyse des groupes djihadistes actifs dans le nord du Mali et ailleurs au Sahel. Nous ne pouvons pas comprendre des groupes comme al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) sans comprendre la façon dont ils utilisent la violence contre les États de la région : l’Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Burkina Faso. En effet, c’est par la violence coercitive que l’appareil de sécurité de l’État algérien, riche en pétrole et extrêmement militarisé, a annulé les résultats des élections démocratiques tenues en Algérie au début des années 1990, provoquant une violente guerre civile et entraînant la création de plusieurs groupes armés qui ont plus tard infiltré le nord du Mali et le Niger — des groupes comme le Groupe islamique armé (GIA) et le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Au Mali, ces groupes algériens ont trouvé un terreau fertile pour mener leurs activités de recrutement, s’enrichir économiquement en se livrant à des activités criminelles et établir des liens sociaux étroits avec les communautés locales, précisément à cause des pratiques clientélistes de l’État malien et de la négligence générale dont il a fait preuve à l’égard des territoires et des populations du nord du pays. Pour comprendre les groupes islamistes armés, leurs particularités, leurs alliances, leurs ruptures et leurs pratiques, il faut évaluer leur lien avec l’État et prendre conscience de la façon dont la violence est administrée.

Pour comprendre l’évolution des groupes djihadistes au Sahel, il ne suffit pas d’examiner les relations de violence entre l’État et les acteurs non étatiques, il faut aussi axer l’analyse sur les contextes local et régional. Le nord du Mali, par exemple, n’a jamais été gouverné par l’État au sens occidental du terme. Bamako n’a jamais envisagé d’être en mesure de contrôler un territoire aussi lointain et n’en a d’ailleurs pas fait l’une de ses priorités. Les activités lucratives de l’État sont concentrées dans le sud agricole et le centre minier du pays. L’État malien n’a jamais non plus mis sur pied de véritable infrastructure pour fournir aux populations du Nord des marchandises ou des services sociaux, les laissant se « débrouiller » toutes seules, économiquement et socialement. Les communautés du Nord comptent donc sur la pratique ancestrale des échanges régionaux et profitent de l’avantage certain que leur procure la « courroie de transmission » qu’est le Sahara lui-même. Autrement dit, elles se sont dotées de formes de gouvernance totalement indépendantes des institutions de l’État malien.

Le nord du Mali n'a jamais été gouverné par l'État au sens occidental du terme.

Vu sous cet angle, il n’est pas très logique de qualifier le nord du Mali de « zone hors de tout contrôle », contrairement aux idées reçues dans le secteur de la sécurité. Cette expression sous-entend (le plus souvent à tort) que les groupes qui vivent dans ces zones n’ont pas de contact avec le pouvoir central des États postcoloniaux et qu’ils sont plutôt susceptibles de se livrer à des activités illicites et violentes menaçant les institutions de l’État. Mais cette opinion ne tient pas compte du fait que, au lieu d’exercer un contrôle direct sur leur territoire, de nombreux États postcoloniaux d’Afrique administrent les régions peu peuplées en pratiquant un favoritisme clientéliste par l’entremise des élites et de personnes très influentes sur la scène locale. Dans le cas du nord du Mali, les élites locales proches des centres de pouvoir à Bamako ont reçu divers appuis, tacites comme directs, des autorités militaires et gouvernementales, qui ont facilité la mise en place de conditions propices aux activités illicites et à l’élimination des concurrents, même par la violence. Une telle dynamique de gouvernance s’est prêtée à l’implantation au Sahel de groupes islamistes armés, qui ont établi des liens sociaux et économiques avec les communautés locales au moyen de mécanismes de gouvernance limités, d’aumônes, de relations commerciales et de démonstrations de piété musulmane. Le nord du Mali n’a donc jamais été une « zone livrée à l’anarchie », en proie à la criminalité, au terrorisme et à d’autres problèmes du genre. Il s’agissait et s’agit encore d’une zone dans laquelle les lois sont promulguées et la gouvernance est assurée par un ensemble de parasouverains concurrents — qui ne permettent plus de savoir avec exactitude ce qui relève de l’État — et où les pratiques sociales et économiques effacent la distinction entre acteurs publics et privés.

Implantation de groupes islamistes armés et liens socio-économiques dans le nord du Mali

AQMI est présente au Sahel parce qu’elle a réussi à tirer parti de ses relations dans la région et à établir et à entretenir des liens socio-économiques durables. Si 2003 est considérée comme l’année de référence dans la plupart des comptes rendus de l’implantation de membres du GSPC ou d’AQMI dans le nord du Mali, il est plus probable que les djihadistes algériens ont commencé dès 1999 à collaborer avec les populations des régions de Tombouctou et de Kidal — qui leur ont procuré de l’eau ou des biens comme des téléphones ou de l’essence. Certains vont jusqu’à dire que la présence d’islamistes algériens remonte au début de la guerre de 1992 en Algérie, lorsque ces derniers auraient noué contact avec des groupes rebelles maliens comme le Front islamique arabe de l’Azawad (FIAA), qui se battait contre l’État malien.

Depuis 1999, AQMI et d’autres groupes djihadistes comptent sur leur légitimité à titre d’acteurs motivés par la religion pour obtenir et mettre à contribution l’appui de la population locale et pour recruter au sein des communautés religieuses du nord du Mali. Le recrutement semble être axé sur les communautés ayant une bonne connaissance de l’islam, surtout les tribus touarègues, arabes et peules du nord du Mali. Toutefois, les groupes djihadistes ont beau vouloir montrer et renforcer leur crédibilité religieuse, ils ne peuvent s’imposer par leur seule connaissance de l’islam. Avant de les appuyer ou même de joindre leurs rangs, les populations locales doivent pouvoir compter sur un soutien financier et une certaine protection, et avoir obtenu l’accord des acteurs influents sur la scène locale, qui « filtrent » les groupes islamistes armés. Ainsi, avant la rébellion de 2012 dans le nord du Mali, les katibas dirigées par Abou Zeid et Yahya Abou el-Hammam avaient réussi à tisser des liens sociaux avec des tribus touarègues de premier plan, particulièrement avec les influentes familles ifoghas qui jouaient le rôle d’intermédiaires sous le régime colonial français, puis avec l’État malien, depuis 1960. AQMI avait également étendu ses activités de recrutement dans toute la région de Tombouctou et jusqu’en Mauritanie, particulièrement au sein des communautés arabes.

Le tristement célèbre Mokhtar Belmokhtar constitue lui aussi un exemple éloquent. Originaire de la ville saharienne commerçante de Ghardaïa en Algérie, Belmokhtar était rompu aux voyages dans la région, qui lui ont permis de forger des relations socio‑économiques avec les communautés du nord du Mali, qu’il a reliées à celles qui étaient établies plus loin en Algérie et en Libye. Ayant acquis de l’expérience à titre de membre du GIA au début de la guerre civile en Algérie (il a quitté cette organisation pour se joindre au GSPC en 1998), il s’est servi de ses réseaux pour amasser des fonds et échapper à l’importante présence militaire dans le sud de l’Algérie à la fin de la guerre civile. Ce sont ses relations qui ont permis à Belmokhtar de s’enraciner dans les populations locales, d’autant plus qu’il a appliqué la stratégie de l’alliance matrimoniale avec des familles de l’élite locale, ordonnant aux combattants qui lui étaient fidèles de faire comme lui. Ses liens matrimoniaux avec une tribu arabe bien connue du nord du Mali, les Kountas — élites religieuses traditionnelles qui affirment avoir acquis une expérience considérable en enseignement de l’islam à l’étranger —, ont étendu son pouvoir informel par-delà le nord du Mali, jusqu’en Mauritanie et au sud du Maroc, élargissant de ce fait son public cible pour le recrutement.

En cultivant son image d’acteur incontournable dans les communautés arabes du nord du Mali à Tombouctou, Belmokhtar a ensuite élargi ses réseaux, notamment en recourant à la violence et aux activités économiques illicites. Il s’est ainsi livré à diverses formes de contrebande (particulièrement de cigarettes et d’armes) et, plus important encore, s’est taillé une place dans l’industrie de l’enlèvement contre rançon encore naissante à l’époque dans la bande sahélo‑saharienne. Belmokhtar a ainsi noué d’étroites relations avec des intervenants économiques arabes établis dans la vallée du Tilemsi (dont bon nombre sont impliqués dans le trafic de stupéfiants) et avec les clans de l’élite touarègue de la région de Kidal. Les membres les plus influents de ces deux groupes, comme l’ancien maire de Tarkint, Baba Ould Cheikh, ou le tristement célèbre Iyad Ag Ghaly, rebelle touareg ifogha devenu islamiste, étaient eux mêmes empêtrés dans plusieurs relations terriblement clientélistes de l’État malien et ont joué le rôle de négociateurs d’otages pour Belmokhtar et d’autres dirigeants d’AQMI.

En 2011, AQMI a commencé à se morceler, ce qui a mené à la création du MUJAO. En octobre de la même année, trois travailleurs humanitaires européens ont été enlevés près de camps de réfugiés contrôlés par le Front Polisario dans le sud de l’Algérie, enlèvements que le MUJAO a revendiqués peu après. Bien que les versions des événements diffèrent, de nombreux experts expliquent que le MUJAO a été créé par des membres non algériens d’AQMI (comme Hamada Ould Khaïrou) irrités par les stratégies de commandement et les visions géopolitiques contradictoires du groupe. Les dirigeants du MUJAO ont cherché à élargir le combat pour inclure des sites plus régionalisés tout en utilisant le nord du Mali comme base d’opérations. Le groupe a ainsi commis des attentats suicide en 2012 dans le sud de l’Algérie. Il a aussi enlevé sept diplomates algériens à Gao (il en a tué un et a fini par libérer les autres) lorsque les rebelles ont pris le pouvoir dans le Nord. Le MUJAO a utilisé astucieusement les rançons obtenues en échange des otages européens (il aurait reçu huit millions d’euros) et a commencé à recruter d’éventuels combattants dans les régions limitrophes de Ménaka, Gao et Tillabéri, notamment dans les communautés peules et arabes lamhar. De nombreux jeunes de Gao ont reçu de grosses sommes d’argent comptant, habituellement des euros, à échanger contre des francs ouest-africains dans le Niger voisin — service pour lequel ils touchaient une commission. La stratégie de soutien des communautés de Gao a toutefois été étendue au-delà des paiements en argent comptant. Les combattants du MUJAO ont établi des circuits de protection dans la ville afin d’empêcher les rebelles nationalistes touareg de saccager les entreprises locales et éventuellement de violer les femmes. La situation a atteint son paroxysme en juin 2012, lorsque les combattants du MUJAO ont expulsé ceux du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) de la ville et par la suite de la région voisine de Ménaka.

Le MUJAO a toujours pris soin de se doter à la fois d’une touche locale et de symboles régionaux de religiosité en assurant la liaison avec les communautés limitrophes de Gao. En compagnie de Belmokhtar, ses dirigeants ont rencontré les élites religieuses de la région de Gao, notamment des tribus peules et songhaïs, auxquelles ils ont demandé de l’aide pour imposer la charia. Cette pratique a contribué à faire monter en flèche le nombre de leurs partisans et de leurs combattants et à renforcer leur crédibilité à titre de djihadistes « sans frontières » qui n’accorderaient aucune importance à l’origine de leurs combattants (en dépit du fait que seuls les noirs se soient vu imposer des peines pour des infractions à la loi islamique à Gao, jamais les Arabes ou les Touareg). Les pratiques du MUJAO révèlent une tendance à chercher à développer des relations socio‑économiques, puis à porter un intérêt apparent aux communautés qui ont de solides connaissances religieuses et qui sont tenues à l’écart ou négligées par l’État malien.

L’occupation de Tombouctou par AQMI (quoiqu’en théorie par Iyad Ag Ghaly d’Ansar Eddine) et de Gao par le MUJAO a été une expérience de gouvernance. L’administration des villes a été confiée aux combattants ayant des antécédents de solides relations avec leurs populations locales respectives. Au départ, les habitants ont appuyé ces nouveaux gouverneurs islamistes, parce que le MUJAO, par exemple, avait éliminé les taxes et les frais de douanes, subventionnait le coût de la nourriture, assurait la liaison avec des ONG et des associations musulmanes à Bamako pour la prestation d’aide humanitaire et réparait même des génératrices, des puits et d’autres équipements et biens publics. Plus important encore, ces groupes ont reçu le soutien des populations locales pour avoir réduit drastiquement le banditisme armé et d’autres infractions criminelles mineures, comme le vol de motocyclettes. Cependant, la multiplication des peines imposées par les régimes d’AQMI et du MUJAO à la suite d’infractions, notamment à Gao, a provoqué des manifestations publiques et des appels à un retour à une « vie normale ». Pourtant, à ce jour, la plupart des comptes rendus de la gouvernance du Nord par ces groupes parlent d’une période de calme relatif, surtout comparativement au retour difficile par la suite de l’armée et des représentants de l’État du Mali ou à l’insécurité constante caractérisée par les combats postérieurs à l’accord d’Alger entre les groupes armés signataires concentrés dans la région de Kidal.

Effets des interventions militaires internationales

L’offensive militaire de la France a gravement morcelé les groupes islamistes armés dans le nord du Mali. En même temps, les pressions exercées par les forces militaires des pays voisins du Mali le long de ses frontières ont incité certains islamistes à renoncer à leurs relations avec des organisations islamistes. Les groupes islamistes armés actifs dans la bande sahélo-saharienne sont donc passés simultanément par des processus de fracture et de reconfiguration.

L’opération Serval a été extrêmement efficace. D’après les estimations, AQMI et le MUJAO, qui comptaient quelque 3 000 militants armés, n’en auraient plus eu que de 500 à 800 au milieu de 2013. Plusieurs dirigeants de premier plan ont été tués, dont Abou Zeid et Ould Hamaha. En 2015, les forces françaises ont abattu le cofondateur du MUJAO, Ahmed al‑Tilemsi (Ahmed Ould Amer), ainsi qu’un proche conseiller des dirigeants d’Ansar Eddine, Ibrahim Ag Inawalen (Ibrahim Bana) et l’ancien chef de la katiba al-Ansar d’AQMI, Abdelkrim el‑Targui. Sanda Bouamana s’est même livré aux autorités algériennes en 2013 et a par la suite été extradé vers la Mauritanie, mais a été remis en liberté depuis.

D’autres, comme Belmokhtar et Ould Khaïrou, ont cependant fait preuve de résilience face aux interventions armées de la communauté internationale. En janvier 2013, la katibaal-Mouthalimin de Belmokhtar, aidée par des combattants d’un groupe armé du sud de l’Algérie, le Mouvement des fils du Sahara pour la justice (MFSJ), a attaqué le complexe gazier d’In Aménas, faisant 37 morts, principalement des travailleurs étrangers. En mai 2013, le groupe de Belmokhtar a frappé la base militaire d’Agadez et la mine d’uranium d’Arlit, exploitée par des intérêts français, toutes deux au Niger. La présence internationale était pourtant considérable sur ces deux sites, les forces spéciales des États-Unis et de la France étant basées à Agadez. Plus tard au cours de la même année, l’Agence Nouakchott d’information a annoncé que la katiba de Belmokhtar et le MUJAO avaient fusionné pour créer un nouveau groupe islamiste armé, al-Mourabitoune (qui a par la suite prêté allégeance au dirigeant du noyau d’al‑Qaïda, Ayman al-Zawahiri, et pris le nom d’al‑Qaïda en Afrique de l’Ouest).

Cependant, il ne faut pas nécessairement voir dans la création d’al-Mourabitoune la preuve que Belmokhtar a complètement renoncé à AQMI. Il est certain que le succès des attaques menées à In Aménas et dans le nord du Niger, en plus de démontrer les capacités de planification supérieures d’al-Mourabitoune, a accru considérablement la notoriété et la crédibilité de Belmokhtar à titre de djihadiste. Toutefois, ces opérations ont rappelé ses activités antérieures à titre de commandant d’une katiba d’AQMI, notamment les attaques d’envergure commises sous son commandement en Algérie au milieu des années 2000, ainsi que sa capacité de rassembler des combattants de diverses populations dans l’ensemble de sa zone d’influence géographique — autrement dit, de faire jouer ses relations sociales locales et régionales, ce que son rival, le défunt Abou Zeid, n’est jamais parvenu à réussir aussi bien que lui. Si AQMI a pu à l’origine s’implanter et se propager dans la bande sahélo-saharienne, c’est grâce au poids et à la pertinence combinés de ces relations locales et régionales entre groupes vivant en toute indépendance de l’État. C’est pourquoi, bien qu’ils constituent des organisations plus ou moins agencées, qui ont souvent des pratiques, des responsabilités et des règles bien définies (quoiqu’informelles), ces groupes sont fragmentés, se comportent davantage comme un réseau de cellules et ont une structure qui fluctue. Leurs membres ont en commun d’avoir des affinités avec de multiples relations sociales et de leur être fidèles, ce qui les rend susceptibles à tout moment de changer d’allégeance en période de conflit violent.

Leurs membres ont en commun d'avoir des affinités avec de multiples relations sociales et de leur être fidèles, ce qui les rend susceptibles à tout moment de changer d'allégeance en période de conflit violent.

En 2015, al-Mourabitoune a revendiqué plusieurs attaques contre des cibles étrangères au Mali : celle contre un hôtel de Sévaré où descendent régulièrement des entrepreneurs des Nations Unies, une autre contre la boîte de nuit La Terrasse, à Bamako, et enfin la tristement célèbre et meurtrière attaque contre l’hôtel Radisson Blu de Bamako en novembre 2015. Cette dernière, qui a été menée de concert avec des combattants d’AQMI, montre bien que les groupes armés islamistes exposés à des pressions internationales sont prêts à se reconfigurer. Al-Mourabitoune a d’ailleurs annoncé sa fusion avec AQMI peu après. De plus, les attaques menées par al‑Mourabitoune dans toute l’Afrique de l’Ouest (au Burkina Faso en janvier 2016, à Grand Bassam en Côte d’Ivoire deux mois plus tard et peut-être au Niger en octobre) ont complété certaines attaques d’AQMI contre les forces internationales dans le nord du Mali ainsi que contre tout individu ou groupe dans le Nord semblant avoir collaboré avec les forces internationales, ce qui a provoqué une hausse marquée de l’insécurité au cours de la période qui a suivi l’opération Serval.

Le centre du Mali et la région de Tillabéri au Niger ont aussi été pris pour cible par des groupes djihadistes nouvellement formés. Un imam peul local, Amadou Kouffa, dirige le groupe maintenant connu sous le nom d’Ansar Eddine Macina. Les troupes de Kouffa, soutenues par son ami et protecteur, Iyad Ag Ghaly, étaient à la tête des islamistes qui ont marché sur Mopti à la fin de 2012, provoquant l’intervention de la France. Depuis 2015, Ansar Eddine Macina a lancé des attaques dans tout le centre du Mali, près de Mopti, Sévaré, Tenenkou et Nampala. Le groupe aurait tiré parti du recrutement de combattants peuls, dont bon nombre s’étaient battus sous le commandement de Belmokhtar et d’Ould Khaïrou dans la région de Gao en 2012. Comme il a déjà été mentionné, l’adhésion à un groupe islamiste armé est multidimensionnelle. L’appel au djihad de certains combattants d’Ansar Eddine Macina était fondé sur la nécessité de défendre les communautés peules (particulièrement les pasteurs) contre les représailles et les vols de bétail perpétrés par les membres des forces militaires maliennes de retour, une stratégie qui aurait profité de l’imposition plus large de la charia. Là encore, les activités de ce groupe montrent bien qu’il conteste violemment l’État malien, parce qu’il est constitué de la population sans doute la plus vulnérable et la plus marginalisée du pays : le peuple peul. Toutefois, les efforts limités déployés par Ansar Eddine Macina pour gouverner et assurer la sécurité ont été accompagnés d’une flambée de violence intracommunale contre les imams et les chefs de village peuls qui sont depuis toujours étroitement associés aux réseaux clientélistes de l’État malien.

Depuis le milieu de 2014, la France a étendu sa zone d’intervention à toute la région du Sahel afin de débusquer et d’éliminer les éléments dispersés de ces groupes djihadistes (plus particulièrement AQMI et le MUJAO). Ces derniers se sont révélés extrêmement résilients précisément parce qu’ils sont en mesure de former des réseaux de relations socio-économiques en se concentrant sur les populations qui ont régulièrement été maintenues à l’écart des réseaux de favoritisme de l’État malien. Les commandants d’AQMI sont exceptionnellement bien placés pour fournir des marchandises et des services sociaux, des débouchés sur le marché ainsi qu’une protection aux populations nomades de tout le Sahel. Ils fondent leurs activités sur leur crédibilité religieuse, reconnue par les communautés ayant adopté des interprétations religieuses semblables au cours des 20 dernières années. Malgré les rivalités qui les opposent, les groupes islamistes armés de la région sahélo-saharienne peuvent servir d’intermédiaires entre les populations locales de toute la région. Même si leurs efforts de gouvernance ont été partiellement couronnés de succès en 2012, ils font toujours face à de complexes luttes politiques locales, qui les placent en opposition avec les notables exerçant l’influence dominante dans le Nord, particulièrement dans la région de Kidal. En dépit de la période de reconfiguration qu’ils traversent, ces groupes réussissent toujours à mener des opérations et ont trouvé un nouveau refuge dans le sud de la Libye, à l’extérieur du territoire couvert par l’opération Barkhane, prouvant une fois de plus leur faculté d’adaptation et la nature durable de leurs relations.

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