Préface : Message de la commissaire et des conseillers spéciaux
Le Canada est une nation sportive. Chaque jour, des Canadiennes et des Canadiens organisent et participent à des activités sportives, que ce soit en tant qu’athlètes, entraîneurs, arbitres, parents, spectateurs, administrateurs ou bénévoles. Ces expériences sont au cœur de qui nous sommes en tant qu’individus, familles, communautés et nation. Elles constituent un élément essentiel de la culture canadienne et contribuent grandement à la santé de notre population, à la cohésion de nos communautés, à notre croissance économique et à notre fierté nationale. Elles favorisent l’inclusion, le développement personnel et les liens sociaux au sein de populations diversifiées.
Les Canadiennes et Canadiens vivent le sport de mille et une façons et dans de multiples contextes, qu’il s’agisse d’apprendre à patiner dans les arrière-cours, de jouer dans des équipes de sport en milieu scolaire ou communautaire, de participer à des ligues récréatives de soccer et de hockey pour adultes, de prendre part à des courses les fins de semaine lors d’événements communautaires, de s’impliquer en tant qu’entraîneurs, de faire du bénévolat ou encore d’encourager les athlètes canadiens sur la scène internationale. La joie sur les visages des enfants à la ligne d’arrivée, la fierté des familles et amis qui soutiennent leurs équipes et les acclamations des spectateurs qui célèbrent les victoires des équipes et des athlètes canadiens sont des moments qui n’ont pas de prix. De plus, le sport de haute performance peut transformer des vies en offrant d’inestimables occasions de croissance et de développement personnels. Les athlètes d'élite inspirent les Canadiennes et Canadiens à viser l'excellence dans leur propre vie. Une large participation au sport crée le vivier qui produit des athlètes de calibre mondial et un succès international.
Pourtant, sous la surface de cette fière tradition sportive se cachent de graves lacunes, notamment quant à la manière dont nous protégeons nos enfants et nos jeunes. Le sport devrait être une activité où règnent la joie, la croissance et le sentiment de communauté et d’appartenance. Cependant, pour beaucoup trop de Canadiennes et de Canadiens, en particulier des jeunes athlètes, le sport a été un milieu marqué par les mauvais traitements et l’insécurité, dans lequel ils n’ont pas été protégés adéquatement et où personne n’a été tenu responsable.
Au cours des dernières années, le public, tout comme la Commission, a pris connaissance d’un nombre inquiétant de cas d’abus et de maltraitance impliquant des participants au sport, en particulier de jeunes athlètes, à travers de nombreux sports et de nombreuses communautés. L’ampleur des abus révélés – et tolérés – est inacceptable. Bien que certaines personnes considèrent que ces histoires appartiennent au passé, la douloureuse vérité est que la maltraitance et les abus dans le sport sont une réalité quotidienne. Comme en témoignent les révélations rendues publiques à ce jour, ces mauvais traitements se poursuivent dans tous les sports et dans l’ensemble des provinces, des territoires et des communautés à travers le pays.
Ces abus et ces actes de maltraitance peuvent prendre plusieurs formes : notamment des enfants vulnérables qui sont victimes de manipulation psychologique pendant des années et qui sont agressés sexuellement par leur entraîneur; des athlètes qui sont soumis à des restrictions alimentaires et des régimes éprouvants; des entraîneurs qui refusent que des athlètes reçoivent des soins médicaux à la suite de blessures et qui les obligent à poursuivre leur entraînement et à prendre part aux compétitions; des entraîneurs qui humilient et punissent publiquement des athlètes masculins en les obligeant à porter des sous-vêtements féminins en public par-dessus leur tenue de compétition jusqu’à ce qu’ils obtiennent certains résultats; des abus physiques et sexuels qui se produisent dans le cadre de rituels d’initiation; des athlètes qui humilient et dénigrent publiquement les performances d’autres athlètes en ligne, dans un climat de cyberintimidation incessant; des arbitres et des joueurs qui sont victimes d’horribles insultes raciales de la part d’autres joueurs et de spectateurs, y compris l’utilisation du mot en « N »; des parents qui sont bannis des entraînements de leurs enfants en guise de représailles pour avoir signalé des incidents de maltraitance et qui sont laissés à eux-mêmes dans l’angoisse que ces inconduites se poursuivent; des entraîneurs qui exercent des représailles contre des athlètes après que de mauvais traitements aient été signalés, en les forçant à s’entraîner de manière excessive, en leur infligeant un « traitement silencieux » et en les ignorant, les soumettant ainsi à de l’abus psychologique; des athlètes qui sont exploités en raison de leur situation financière vulnérable, traités comme des marchandises et exhibés contre leur gré devant les médias afin d’attirer des commandites privées; des campagnes de diffamation qui sont menées contre des membres de conseils d’administration qui ont eu le courage de signaler des cas de maltraitance, détruisant ainsi leur réputation et leur causant un préjudice professionnel durable; ou encore des jeunes qui subissent de la pression pour ne pas aller à l’école, ne pas obtenir leur diplôme d’études secondaires ou ne pas passer de temps avec leurs amis, sous prétexte qu’ils doivent se consacrer entièrement à leur sport s’ils ne veulent pas échouer, entraînant des conséquences néfastes pour le reste de leur vie.
De plus, il ne fait aucun doute que plusieurs Canadiennes et Canadiens n’ont pas eu un accès équitable au sport et n’ont pas pu tirer profit des mêmes occasions favorables que les autres participants au sport. Il s’agit principalement des personnes qui font partie de groupes méritant l’équité, comme les personnes en situation de handicap, les personnes noires, les personnes de couleur, les personnes autochtones et les personnes issues des communautés 2ELGBTQI+. Lorsqu’elles ont pu saisir des occasions, ces personnes l’ont souvent fait au prix de sacrifices financiers pour leur famille, mais aussi au détriment de leur dignité et de leur sécurité.
Nous avons entendu des histoires déchirantes de rêves brisés, d’humiliation et de destruction. Mais nous avons également constaté le courage et l’engagement de nombreuses personnes de la communauté sportive qui sont en faveur du changement. Et plusieurs d’entre eux ont bravement et altruistement partagé leurs expériences avec la Commission. En effet, les personnes qui ont subi de la maltraitance et des abus sont fréquemment désignées comme des « personnes survivantes », reconnaissant ainsi leur force, leur résilience et leur capacité à vivre au-delà du traumatisme et à progresser vers la guérison.
Malgré les médailles à leur cou et les records à leur nom, certains athlètes sont si brisés qu’ils ont perdu toute estime d’eux-mêmes, se sont convaincus qu’ils méritaient de telles « punitions » et continuent à porter le poids de la culpabilité. Cette responsabilité n'est pas celle des personnes victimes ou survivantes. Elle appartient aux personnes qui ont posé des gestes de maltraitance ainsi qu’à un système défaillant qui a trop souvent fermé les yeux et permis à ces gestes de se reproduire.
Et soyons clairs : ces gestes ne se sont pas produits de manière isolée. Ils sont les symptômes de faiblesses systémiques plus profondes dans les structures sportives canadiennes, comme des défaillances en matière de gouvernance, des lacunes en matière de surveillance et de reddition de comptes, des mécanismes de sécurité inadéquats, des conflits d’intérêts, une culture du silence où les personnes victimes ou survivantes se taisent et des témoins détournent le regard, ainsi qu’un système sportif fragmenté qui, trop souvent, a permis aux mauvais traitements de se répéter plutôt que de les prévenir. Le sport devrait protéger les personnes qui y participent, en particulier les enfants et les jeunes, et chaque composante du système doit reconnaître son rôle dans cet échec collectif. Nous avons perçu toute la douleur qui persiste dans les yeux des personnes victimes ou survivantes que nous avons rencontrées.
En examinant le système sportif canadien, il nous est apparu très clair que le sport au Canada est confronté à de profonds défis, qu’il s’agisse du sous-financement, des lacunes liées à la gouvernance, de la duplication des efforts entre les organismes, de la fragmentation et du manque d'intégration des politiques et des programmes, ou encore de l’attention malsaine portée aux résultats de la haute performance au détriment de la sécurité et de la dignité des participants. En effet, à certains moments, nous nous sommes demandé si l'on pouvait vraiment parler d’un « système sportif » compte tenu des problèmes omniprésents qui y existent. Il ne fait aucun doute dans nos esprits que les structures du sport au Canada ont contribué aux défis auxquels nous sommes confrontés. La nécessité d’un changement fondamental et systémique est évidente.
Notre modèle de gouvernement constitutionnel et fédéral ne doit pas servir d’excuse à l’inaction. En effet, lorsqu’il a été confronté à des défis nationaux, le gouvernement fédéral, de concert avec les provinces et les territoires, a su faire preuve de leadership et de détermination, démontrant que « quand on veut, on peut ». C’est ainsi que les règlements antidopage et l’ancien mécanisme de sport sécuritaire ont vu le jour.
Mais pour agir, nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre qu’une nouvelle histoire fasse la une des journaux, qu’une nouvelle plainte soit déposée, qu’un nouveau procès s’entame ou qu’un nouvel incident se produise. La population canadienne exige que des mesures soient prises. Le sport au Canada est confronté à un problème systémique et à des failles au cœur même de sa structure. Nous devons nous y attaquer dès maintenant.
La population canadienne attend et mérite un leadership transformateur et durable ainsi qu’une collaboration, une détermination et une créativité de la part de tous les paliers de gouvernement – fédéral, provinciaux, territoriaux et autorités municipales – de tous les organismes et de tous les participants du système sportif canadien. Ce mouvement collectif est nécessaire si nous souhaitons prévenir les crises futures plutôt que de nous contenter d’y répondre. Pour réussir, les ambitions et les intérêts individuels doivent être mis de côté.
Les Canadiennes et Canadiens exigent de leurs dirigeants politiques qu’ils reconnaissent et valorisent l’importance du sport, comme ils l’ont déjà fait pour la santé et l’éducation. Nous avons tous un rôle à jouer. Les organismes de sport, les athlètes, les participants, les parents, les amateurs et les communautés doivent tous faire partie de la solution. L’avenir de nos enfants et de nos jeunes, ainsi que leur droit à vivre des expériences sportives sécuritaires et positives, sont en jeu.
Nous sommes conscients que les Canadiennes et les Canadiens, y compris nos gouvernements, sont confrontés à une série de défis cruciaux en ces temps mouvementés. Certains de ces défis frappent au cœur même de notre identité canadienne. Mais alors que l’attention se porte sur des projets d’intérêt national, la cohésion nationale, la réduction des obstacles interprovinciaux et le maintien de la sécurité de la population canadienne, nous devons nous rappeler que le sport peut être un vecteur puissant pour répondre aux défis et aux occasions qui se présentent à nous. Le sport et l’activité physique sont des éléments centraux, voire vitaux, d’une société active et en bonne santé qui peuvent servir de traits distinctifs de la culture canadienne.
Les Canadiennes et Canadiens s’attendent à une transformation significative et concrète. Ils souhaitent un système fiable qui protège et améliore le bien-être de chaque participant au sport et défend les valeurs de dignité, de sécurité et d’inclusion tout en contribuant à la poursuite de la performance et du succès sportifs.
Le moment est venu de transformer les convictions, les valeurs, les comportements et les pratiques. Le sport au Canada peut – et doit – devenir plus sécuritaire, plus inclusif et accessible, plus efficient, plus harmonisé quant à ses objectifs et ses pratiques, mieux intégré et plus responsable envers ceux et celles qu’il sert, en particulier les plus vulnérables d’entre nous. Chaque palier de gouvernement, chaque organisme et chaque personne qui chérit le sport et ces valeurs canadiennes fondamentales doit contribuer à l’atteinte de cet objectif commun.
C’est le moins que nous puissions faire pour la génération actuelle et pour toutes celles qui suivront.
Un changement est absolument essentiel.
Lise Maisonneuve, commissaire
Andrew Pipe et Noni Classen, conseillers spéciaux
Mars 2026