Série audio sur les opioïdes : Bien en vue

Bien en vue est une série audio de Santé Canada où sont présentés les témoignages de gens touchés par la crise des opioïdes.

D'après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent chaque jours d'une surdose d'opioïdes au Canada. Nous en entendons parler aux nouvelles. Nous savons que ce problème existe bel et bien. Pourtant, nous nous disons que cela ne pourrait pas arriver aux personnes de notre entourage, à nos collègues, à nos proches, à nous. La réalité est que la crise des opioïdes se passe sous nos yeux et que personne n'est à l'abri.

Le contenu suivant peut contenir des thèmes sensibles qui ne conviennent pas à tous les publics.

Épisodes

Épisode 1 : Charlotte (audio disponible en anglais seulement)

Ayant connu une enfance traumatisante, Charlotte s'est mise à consommer de la drogue à un jeune âge. Écoutez son témoignage et découvrez comment son rétablissement l'incite à aider d'autres personnes qui consomment de la drogue.

Transcription : Épisode 1

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

Chaque jour, environ 11 personnes meurent d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-même à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

C'est ici que l'histoire de Charlotte commence…

Charlotte :

Bonjour, je m'appelle Charlotte Smith. Je dirais que mes problèmes ont commencé lorsque j'avais presque 13 ans et ma mère biologique est venue en Angleterre, car elle est britannique, mais elle avait déménagé au Canada et s'y était mariée, mais elle n'avait jamais été présente dans ma vie. J'ai été adoptée à l'âge de six mois.

Lorsque j'avais environ 13 ans, ma mère s'est mise à ma recherche pour m'adopter et me reprendre avec elle donc elle l'a fait. Et elle a payé pour mon immigration au Canada. Elle m'a parrainé. Ça a été une transition dévastatrice pour moi. J'avais le mal du pays. La première année s'est bien passée, nous vivions en quelque sorte une lune de miel, mais après ça, tout s'est mis à dérailler.

J'ai commencé à m'automutiler au bras et à éviter ma mère biologique. Je sortais beaucoup avec mes amis. Je ne voulais pas rentrer à la maison. J'avais le sentiment qu'on n'y voulait pas de moi.

J'avais trouvé un enregistrement que ma mère avait fait d'auto-thérapie où elle pleurait à gros sanglots dans l'enregistrement en disant que je n'étais pas vraiment comme sa fille, et que je ne parlais pas comme elle et que je ne partageais pas les mêmes valeurs qu'elle et c'était évident que ça la dévastait.

Au fur et à mesure que ma santé mentale s'est mise à décliner, son comportement avec moi a aussi empiré. J'ai commencé à subir de la violence émotionnelle de sa part.

Éventuellement, elle m'a déposé chez une famille d'accueil où j'avais gardé les enfants. C'était quelques semaines avant Noël, quand j'avais 15 ans. J'ai pleuré sans arrêt pendant environ trois jours. Environ une semaine après mon arrivée dans cette famille, je n'étais pas sous la tutelle de la SAE (la Société de l'aide à l'enfance), mais ma mère biologique payait un loyer à cette famille pour qu'elle me garde, et ça a été accepté par la SAE.

J'avais tellement peur d'être seule. Je n'avais pas de famille au Canada autre que ma mère biologique et je me disais que si cela ne fonctionnait pas dans ma famille d'accueil, je serais complètement seule dans un pays où je ne me sentais vraiment pas chez moi.

Leur mariage a été dissous. Ça a complètement détruit le foyer d'accueil. Je me suis retrouvée à vivre seule, vivant tour à tour chez cet homme et sur des fermes de chevaux où j'avais fait du bénévolat à l'âge de 13 et 14 ans, après mon arrivée au Canada.

Les chevaux, ainsi que cette expérience, représentaient une belle occasion pour moi d'être logée, car j'avais de l'expérience pour nettoyer les stalles - lorsque je suis retournée à ces endroits, j'étais devenue une adolescente de 16 ans itinérante. Ils m'ont accueilli et laissé travailler là en échange d'une chambre. Mais j'ai aussi commencé à consommer beaucoup d'ecstasy. Je n'avais jamais pris de drogue avant d'être expulsée de chez moi.

Mais après cela, tout semblait encore plus désespéré qu'avant. C'était une façon d'oublier. Une façon d'oublier que je m'ennuyais de l'Angleterre, et aussi une façon aussi d'oublier la perte de ma mère biologique que je venais juste de retrouver.

Narrateur :

À l'âge de 18 ans à peine, Charlotte a quitté le Canada et est retournée en Angleterre, sans compétences de vie ou expérience de vivre seule.

Mais les liens qu'elle avait avec le Canada se sont resserrés, et peu de temps après elle a quitté l'Angleterre pour revenir à la seule vie qu'elle connaissait vraiment.

Charlotte :

Puis les choses se sont encore détériorées parce que j'avais échoué à retourner à ma maison. J'étais revenu au Canada et maintenant les fermes étaient hors de ma portée.

Donc ma consommation de drogue a augmenté. J'ai rencontré des gens qui prescrivaient de l'OxyContin et j'ai commencé à en prendre. Au début, je trouvais ça bien parce que ce médicament me permettait d'avoir plus de force physique. J'ai trouvé un travail en construction et je pouvais faire tout ce que les gars faisaient. Je levais des panneaux de gypse et tout, et j'avais de l'énergie toute la journée à cause de ces comprimés. Et je ne réalisais pas que j'y étais devenue dépendante.

La drogue augmentait aussi beaucoup ma confiance en moi et j'ai emménagé avec une femme qui était aussi dépendante à l'OxyContin, et son fils. Je lui ai montré comment bien les écraser et les renifler, comme c'est ce que j'avais toujours fait avec l'ecstasy. Je ne réalisais pas que ça allait la rendre encore plus dépendante, je ne réalisais pas que même si elle était déjà dépendante aux médicaments d'ordonnance, ça allait augmenter sa consommation, car en faisant comme ça, la sensation est plus intense, mais ça dure moins longtemps. Et bien sûr la tolérance au médicament augmente. Alors nous avons dû utiliser tous ses médicaments et chercher des moyens de s'en procurer plus. Lorsqu'on en n'avait plus, j'étais très malade et le monde entier me semblait gris. En plus des effets physiques.

La femme avec qui j'habitais a dû aller en désintoxication à cause de ça. Et je me suis sentie très responsable. Elle a aussi perdu la garde de son fils pendant un certain temps. Mais lorsqu'elle est sortie de sa cure de désintoxication, elle était avec un gars qui prenait du crack et alors j'ai commencé à fumer du crack avec elle et son petit ami. Et c'était facile, car ce n'était pas la première fois que je voyais du crack.

Avant, j'utilisais un site de rencontres pour me trouver des gens pour m'amener aux endroits où je pouvais me procurer des comprimés d'ecstasy. Je racontais aux gars que je coucherais avec eux s'ils m'amenaient à l'endroit où je pouvais me procurer mes pilules. Un jour, le gars qui me conduisait m'a offert du crack et je crois que j'ai passé 4 ou 5 jours à son appartement, complètement défoncée. Ce n'était pas agréable, j'étais paranoïaque, même si j'étais effrayée, je prenais doses de crack par-dessus doses de crack. Même si je tremblais et suais et je n'étais pas bien.

J'ai quitté cet appartement et je me suis dit « wow ». Il m'a fallu quelques jours pour récupérer. Je me suis dit, « je ne ferais plus jamais ça, et j'espère de ne plus jamais voir ça, » et je pensais vraiment que c'était vrai. Par le temps que je revois du crack, les choses allaient de plus en plus mal et j'avais le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Je n'avais pas de famille. Je n'avais pas de projet d'avenir. J'avais abandonné l'école secondaire. Il n'y avait aucun espoir de retourner vivre avec ma famille en Angleterre.

J'avais un fort sentiment d'être un échec complet. Donc pendant les trois années suivantes, j'ai fumé du crack tous les jours. Les seuls moments où je ne fumais pas, c'est lorsque j'étais en prison ou que j'essayais d'avoir de quoi payer ma drogue, soit en volant à l'étalage ou en me prostituant. Et bien sûr, je prenais aussi de l'OxyContin, et j'ai commencé à m'injecter de l'OxyContin, ainsi que de la morphine et de la cocaïne, ce qui était une expérience terrifiante en fait.

Même si je le faisais, ce n'est pas comme si je n'avais pas peur. Je me rendais dans des maisons où je voyais des gens chercher pendant des heures une veine à piquer, enfoncer des aiguilles dans leur bras pour avoir leur dose. Avoir des abcès, être en crise, utiliser des aiguilles souillées, les partager avec d'autres et honnêtement, même si c'était choquant, j'avais le sentiment d'être finie, que ma vie ne pourrait jamais être ce qu'elle aurait pu être si je n'étais pas venue au Canada ou si ma mère ne m'avait pas mise à la porte.

J'ai donc fait tout cela moi aussi, me piquer avec des aiguilles souillées et les partager. Et si j'ai réussi à cesser de me droguer, c'est uniquement parce que j'ai été chanceuse. Et c'est ce qui est frustrant du système tel qu'il est, il n'y a pas de système public pour aider les gens à se sortir de la dépendance ou de l'itinérance. Il n'y a pas de solution sur laquelle on peut compter.

Tous les gens sont plus ou moins laissés à eux-mêmes et j'ai été chanceuse de m'en sortir. Car lors d'un de mes derniers séjours en prison, j'ai compris que si, en sortant de prison, je recommençais à fumer ou à me piquer, je finirais avec le VIH et le sida. Plusieurs de mes amis à ce moment-là avaient une ou l'autre de ces maladies.

J'ai donc appelé un ami et il a accepté de m'héberger quand je sortirais de prison. Donc j'y suis allé et je ne suis pas revenue en ville pendant probablement presque une année. Pendant cette période, on m'a aidée à trouver un emploi dans une ferme de chevaux. Et tous les jours quand j'allais à la ferme, je voyais les chevaux et j'étais consciente que si je reprenais une pipe, si j'allais à Ottawa, dans le centre-ville, je perdrais tout. Toute la confiance que j'avais commencé à construire avec ces personnes et le privilège de m'occuper de ces animaux. Alors j'ai réussi à rester sobre.

J'ai ensuite étudié au collège pendant une année. En septembre, je commence ma maîtrise. J'ai eu de nombreuses occasions de faire des recherches sur ces gens dont j'avais fait partie, comme les travailleuses du sexe, les toxicomanes et les jeunes sans abri.

Et donc, je peux enfin me projeter dans l'avenir. Et c'est un futur dans lequel j'espère pouvoir aider les gens que j'ai laissés derrière. Car je ressens définitivement la culpabilité du survivant, je souffre du trouble de stress post-traumatique du fait que j'ai été itinérante et que j'ai été dépendante de drogues dures. Donc j'en ressens encore les effets. Je fais beaucoup de cauchemars, de quelqu'un qui fait une surdose et que je n'arrive pas à sauver. Cela m'arrive souvent et c'est quelque chose que je dois continuer d'essayer de mettre derrière moi.

Aussi, je combats toujours ma dépendance. Je suis plus ou moins dans le droit chemin depuis cinq ans. La dépendance est très puissante et je suis incapable d'en échapper, j'aimerais réussir à arrêter d'y penser. Mais pour le moment je n'ai pas réussi. Et j'ai tant de souvenirs d'Ottawa quand je consommais, que partout où je vais, c'est constamment devant moi.

Et je suis consciente que la dépendance et la consommation de drogue restent invisibles pour ceux qui ne l'ont pas vécu. Mais quand vous en avez fait l'expérience, on ne peut pas éviter ça. Où que vous alliez, il y a des choses qui vous le rappellent et des situations qui provoquent l'envie de consommer et il est alors très difficile de résister, et il n'y a pas forcément beaucoup d'aide autre que des rencontres hebdomadaires avec des conseillers ou des séances de groupe avec d'autres utilisateurs de drogues, comme Narcotiques anonymes (NA).

Mais en réalité, c'est quelque chose qui est toujours en vous. Et j'ai même vu des amis mourir et tous les jours, des gens meurent à Ottawa suite à l'utilisation d'opioïdes. Et, aussi douloureux qu'il soit de voir mourir ces gens, ce n'est pas assez pour arrêter cette pulsion d'utiliser… quand cette pulsion frappe. Cela me dégoûte de moi-même et je ne sais pas où se trouve la solution.

Narrateur :

Quinze minutes ont suffi à Charlotte pour nous amener avec elle pour retracer son parcours.

Elle a ensuite partagé certaines observations sur sa vie, et sur la façon dont le monde a fini par la traiter et la percevoir. Et sur le fait qu'elle a commencé à se voir de façon différente aussi.

Charlotte :

Une chose que j'ai remarquée lorsque je fumais du crack ou que je prenais de l'héroïne, de l'OxyContin ou de la morphine dans la rue, c'est que je n'étais plus considérée comme une jeune fille. On devient responsable de soi, on me considérait comme une adulte responsable et consciente de ses décisions, et qui choisissait simplement d'emprunté le mauvais chemin. Je ne me sentais pourtant pas du tout comme une adulte, j'avais encore la mentalité de quand j'avais 15 ans.

Alors je trouvais très difficile de me faire traiter comme une adulte, par exemple, quand j'allais voir le travailleur social pour chercher un chèque de bien-être social et qu'il était très antipathiques parce que j'utilisais de la drogue ou quand je ne pouvais pas trouver d'endroit où habiter, c'était très nuisible. Et c'est terrible, car tu veux tellement que les gens te voient comme une jeune fille de 19 ou 20 ans, et que tu as besoin d'aide.

Mais les gens te voient comme une toxicomane parmi d'autres et que c'est ta faute si tu es dans cette situation. Et vous n'osez pas demander de l'aide parce que vous avez le sentiment de ne pas la mériter, parce que vous pensez que « je suis responsable de ma propre déchéance et je me suis fait ça à moi-même. » Ce qui est vrai dans une certaine mesure, mais il y a tant d'autres facteurs qui entrent dans l'équation et qui m'ont amenée à faire ce choix d'utiliser de la drogue.

Et je pense que cette barrière qui s'installe entre la jeune personne qui utilise de la drogue et le reste de la société, ça vous incite à chercher du réconfort dans des réseaux non officiels. Alors vous vous rapprochez des personnes plus âgées qui vivent dans la rue, des toxicomanes plus âgés autour de vous avec qui vous formez une sorte de communauté. Mais ce n'est pas une communauté saine et ce n'est pas la faute des individus. Ce sont souvent de bonnes personnes et ils viennent aussi de tous les milieux, mais le style de vie associé à la consommation de drogue dans la rue est très toxique.

Donc j'ai rencontré des gens activement impliqués dans le commerce du sexe, des gens qui n'ont pas été honnêtes à propos de ça quand je suis arrivée. Donc ils me présentaient des hommes et moi, naïvement, stupidement, je croyais que ces hommes voulaient sortir avec moi. Alors que non. Ils payaient les gens que je connaissais pour avoir une relation sexuelle avec moi et je n'en avais aucune idée. Cela montre ce que je voulais dire quand je parlais d'être encore qu'une enfant même si les gens me traitaient comme une adulte.

J'étais extrêmement naïve et les gens ne me croyaient pas lorsque je leur disais que j'ignorais que des gens me vendaient ainsi. Pour eux, j'étais simplement une salope. Mais non, je ne savais vraiment pas et lorsque j'ai compris, j'ai tenté de me tuer.

La fille avec qui j'habitais s'injectait des drogues par intraveineuse, et elle a fini par être tout pour moi. Je me sentais en sécurité avec elle et quand j'ai compris qu'elle me vendait à ces hommes et qu'elle s'en fichait de moi en fait, ou qu'elle ne s'en fichait pas, mais que satisfaire son besoin de drogue était si grand qu'elle était prête à risquer ma vie pour se procurer ses drogues, j'étais complètement dévastée, et je me suis planté un canif dans le bras à plusieurs reprises et elle a dû appeler une ambulance. Et elle n'a pas voulu que je retourne chez elle, car j'attirais trop l'attention.

Parce qu'elle avait dû appeler le 911, ce qui est très mal vu dans la sous-culture de la rue, de consommation de drogues et de commerce de sexe, car les policiers sont terribles avec les gens qui consomment de la drogue, d'après mon expérience. Et c'est très dur, même si vous voyez un ami faire une surdose, vous n'appelez pas le 911 parce que vous ne voulez pas avoir de problèmes. Et vous ne voulez pas appeler le 911 parce que vous savez que la personne sur le sol ne veut pas se réveiller et voir la police et se retrouver en prison à cause de leur dépendance. C'est une décision que j'ai dû prendre. Et j'ai déjà laissé mon amie sur le sol avoir les lèvres bleues avant d'appeler le 911 par peur des policiers.

Et quand j'ai tenté de m'enlever la vie lorsque j'ai compris que j'étais tombée dans cette sous-culture où les gens ne peuvent se soucier que jusqu'à leur prochaine dose de drogue.

Lorsque j'ai reçu mon congé de l'hôpital, au Québec, j'étais couverte de sang. Voilà un autre exemple qui montre bien qu'on ne me traitait pas comme une jeune fille, lorsqu'ils m'ont accueilli, ils se moquaient de moi. Ils n'ont pas cru que j'avais tenté de m'enlever la vie; ils ont simplement dit que je faisais une psychose induite par la drogue, que j'étais en manque et que j'avais juste besoin d'une dose et c'est pour ça que j'avais agi ainsi.

Ils ne m'ont même pas remis un billet de bus. Ils m'ont laissée là, devant l'hôpital et j'ai dû trouver ma route pour me rendre chez cette fille qui m'hébergeait en ne sachant pas qu'elle ne voulait plus rien savoir de moi. Ce manque de compassion... je sais que pour eux, je leur faisais perdre leur temps et qu'ils aimeraient mieux s'occuper de vraies personnes avec, ce qui est considéré, de vrais problèmes de santé - qui ne sont pas une dépendance. Pourtant, j'avais réellement besoin d'aide. Et si un adulte m'avait traitée comme une jeune fille qui avait besoin d'aide, les choses auraient pu être différentes. Mais ils n'ont même pas essayé. Et à cause de ça j'ai baissé les bras.

Je n'avais aucune valeur. J'ai marché dans les rues d'Ottawa, les vêtements tachés de sang, et personne ne m'a offert son aide. Seul un chauffeur de bus m'a laissée monter gratuitement. Et les seuls endroits où je pouvais aller, c'était des maisons de crack… je les appelle maisons de crack, mais ce sont des endroits où l'on consomme toutes sortes de drogues, y compris des médicaments sur ordonnance, pas seulement du crack. Des opioïdes, des drogues par injection… et ce sont les gens qui fréquentent ces endroits qui se sont occupés de moi, m'ont laissé dormir sur leurs sofas infestés de punaises jusqu'à ce que je sois suffisamment remise pour qu'on m'enlève les points de suture et que je puisse m'occuper de moi.

Mais je n'avais plus rien d'autre que le travail de sexe, car mon apparence était tellement moche que je ne pouvais même pas me rabattre sur le vol à l'étalage. Si vous allez dans une boutique et vous êtes propre et habillée convenablement, on ne vous remarque pas et il est alors plus facile de voler, alors qu'on vous cible tout de suite si vous avez des vêtements sales et vous avez des gales sur votre visage et les bras. Alors le travail de sexe est à peu près tout ce qui vous reste, car les hommes, pas tous, mais nombreux d'entre eux, se fichent complètement si vous êtes sale, avez des gales ou êtes malade.

C'est toute votre identité qui disparaît au-delà des drogues, de la prostitution et de l'itinérance, c'est tout ce que les gens voient. Ils voient une toxicomane et ils justifient leurs actions contre vous de cette façon. Ils peuvent justifier de vous mettre en prison, vous jeter dehors, avoir des relations sexuelles avec vous quand vous n'êtes clairement pas en état de faire cela, car après tout, vous n'êtes qu'une droguée et vous n'êtes surtout plus une jeune femme apeurée qui a besoin d'aide, qui venait d'immigrer au Canada. Vous êtes quelqu'un dont on peut disposer.

Les gens ne traitent pas les filles ordinaires comme ils traitent les filles qui sont itinérantes et toxicomanes et j'espère que cela pourrait changer. Beaucoup d'hommes qui m'ont fait des choses terribles sont des pères qui ont des jeunes filles à la maison. Et ils seraient prêts à tuer si quelqu'un traitait leur fille comme eux m'ont traitée. Mais parce que j'ai pris la décision de mettre une aiguille dans mon bras, j'ai perdu tous les privilèges dont bénéficient de nombreux humains au Canada. Le droit à mon intégrité physique et le droit de ne pas être touchée lorsque je dors.

Ce n'est pas parce que j'ai choisi de vendre mon corps ou parce que j'ai fait ce choix - parce que c'était le seul choix qui s'offrait à moi - ça ne veut pas dire que je ne peux pas être violée. Parce que oui, j'ai été violée, comme beaucoup d'autres dans la rue. Il n'y a aucun respect pour les toxicomanes.

Narrateur:

Malgré ses progrès dans la vie, la sobriété reste une source de honte pour Charlotte et elle est toujours conscience de ce qui est attendu d'elle, et ce qui est réaliste.

Charlotte:

Les gens pensent que, lorsque vous n'êtes plus toxicomane, vous devez éviter toutes les drogues et je pense que c'est ce qui est enseigné dans le cadre de nombreuses approches thérapeutiques. Mais pour moi ce n'est pas le cas, et je pense que c'est une idée fausse et dangereuse.

Si vous me dites que je ne peux plus fumer du cannabis ou boire de l'alcool pour le reste de ma vie, je serais très anxieuse et paniquée en pensant que je n'aurais plus ce filet de sécurité que représentent ces substances socialement acceptées.

Lorsque je me suis sortie de la rue, la marijuana m'a beaucoup aidée à ne pas retomber dans la consommation de drogues dures. Cela m'a aussi aidé à dormir la nuit. Je fais moins de cauchemars. J'ai moins de pensées sombres à propos de mon passé quand je fume la marijuana. J'ai un peu honte de fumer de la marijuana parce que, même si c'est maintenant légal et que c'est moins stigmatisé socialement, je pense que ça peut nuire à ma crédibilité sur le plan professionnel, dans le monde de la recherche, car j'en consomme si souvent. J'ai peur que les gens pensent que je ne suis pas sérieuse dans mon travail ou qu'ils s'imaginent que je suis intoxiquée lorsque je mène mes recherches. Je ne fume jamais durant le jour. Je l'utilise comme une béquille le soir.

J'espère transformer les processus de recherche pour qu'ils fassent partie de la prévention et l'intervention auprès des jeunes sans-abris et qui utilisent des substances de façon problématique. Donc, en favorisant l'engagement positif auprès d'autres jeunes qui sont à risque de vivre dans la rue ou de développer une dépendance, ou qui vivent ces expériences-là. Et leur envoyer le message que lorsqu'on vit dans une situation privilégiée, comme moi en ce moment, chaque interaction avec un jeune qui vit une situation difficile peut être positive.

Cela peut être plus qu'une simple entrevue dans laquelle je recueille des données auprès d'eux et que j'utilise dans le cadre de ma propre carrière. Je peux essayer leur offrir des ressources, leur donner de l'espoir ou à tout le moins leur offrir de l'argent comptant pour leur participation à mes recherches plutôt que des cartes cadeau, qui ne permettent pas de réduire les risques comme l'argent comptant le peut.

Si je donne de l'argent comptant à mes participants, et qu'ensuite ils sont en manque de drogue, ils auront alors une mauvaise chose à faire de moins pour se procurer la drogue parce qu'ils auront ce 20 $. Je pense qu'il y a cette perception que si on donne de l'argent à un toxicomane, on l'encourage à consommer. Je pense que nous devons respecter le choix des gens aussi. Si une personne vous demande de l'argent, c'est parce qu'elle a besoin d'argent. Et ce que cette personne fait avec cet argent ne vous regarde pas. Si vous pouvez lui donner un peu plus de sécurité en lui donnant de l'argent plutôt qu'une carte cadeau, qui ne lui permet pas de se procurer leur drogue… elle sera alors tentée d'arpenter les rues et de solliciter un automobiliste à la recherche de sexe.

Je souhaite que, dans mes recherches, je puisse être pertinente pour les jeunes, que je puisse les encourager à retourner à l'école ou à poursuivre un rêve, quel qu'il soit, afin qu'ils s'éloignent de la rue et des drogues.

Et selon mon expérience actuelle avec les jeunes, je pense qu'ils apprécient le fait que j'ai vécu une expérience semblable à la leur et cela fait en sorte qu'ils sont plus facilement portés à se confier, à dévoiler des détails plus intimes de leur expérience grâce à ça. Ils me l'ont dit. Et ils semblent heureux de voir que je m'en suis sortie et ça leur donne de l'espoir que finalement, leur avenir n'est peut-être pas dans la rue avec une dépendance.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche. Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission. Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 2 : Darryl (audio disponible en anglais seulement)

Faites connaissance avec Darryl, un médecin qui a commencé à prendre des opioïdes pour traiter un mal de dos. Il s'est retrouvé avec un problème de consommation lorsqu'il s'est mis à en prendre pour d'autres raisons. Malgré ses connaissances médicales sur les opioïdes, il ne pouvait pas s'empêcher d'en prendre. Découvrez ce qu'il a vécu et ce qu'il fait pour sensibiliser les gens à la crise des opioïdes.

Transcription : Épisode 2

Darryl :

La vraie question, c'est comment un médecin, quelqu'un de très instruit, peut-il devenir accro au fentanyl? Voici comment ça se passe.

Je suis déjà accro au Percocet, je suis en phase de sevrage et je veux simplement me sentir mieux.

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

Chaque jour, environ 11 personnes meurent d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-mêmes à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vues et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

C'est ici que l'histoire de Darryl commence…

Darryl :

Je m'appelle Darryl Gebien, je suis né et j'ai grandi à Toronto. Après 17 années de scolarité, j'ai trouvé un travail dans ma province natale, l'Ontario, dans une salle d'urgence. Tout allait bien pour moi. Je débutais ma nouvelle carrière. Mon stage de résident était exigeant, mais je recevais une excellente formation.

Mais un jour je me suis réveillé. J'avais toujours eu des maux de dos, mais ça allait de moins en moins bien. C'était comme ça depuis que j'avais 18 ans, de façon intermittente. J'ai toujours su qu'il y avait un problème avec mon dos, mais à ce point-là c'était tout le temps. Et un jour quelque chose a changé.

Ma mère s'est rendu compte que j'avais ces douleurs, et elle m'a donné un de ses comprimés de Dilaudid. Elle avait des maux de dos. C'est certainement un facteur héréditaire. Ça a été mon premier contact avec un opioïde et j'ai tout de suite aimé. La douleur était apaisée et en plus, ça m'a mis de bonne humeur. Je me sentais bien. J'ai donc tout de suite aimé parce que ce qu'une seule pilule a enlevé ma douleur, et je me sentais bien au niveau psychologique. Ma mère a rapidement compris ce qui se passait, car lorsque je lui ai demandé un autre comprimé à peine deux heures plus tard, elle a eu un petit rire nerveux et m'a dit : « Je vois bien qui se passe. Non, non, non. Tu n'en auras pas d'autres. »

Ce n'était que le début pour moi. Si Advil ne suffisait pas, alors un opioïde ferait le travail. La douleur diminuait un peu. Elle allait et venait. Je pouvais être des mois sans avoir mal. Mais peu à peu la situation a empiré. J'ai commencé à prendre de plus en plus de Percocet.

J'avais une ordonnance de mon médecin de famille à ce moment-là. Je prenais du Percocet de façon intermittente. Ma première ordonnance a duré longtemps. Je me souviens que la bouteille de comprimés est restée dans ma pharmacie près d'un an. Mais le véritable problème, c'était qu'il ne se passait rien de sérieux dans ma vie. Ma vie allait bien.

Mais cette partie de moi qui aime le risque et me fait essayer de nouvelles choses a pris le dessus et j'ai commencé à prendre un comprimé en regardant mes copains jouer au golf sur la PlayStation avec quelques bières. Et puis un jour, je me suis demandé comment je me sentirais si je prenais un comprimé de Percocet avec quelques bières.

Ça a été une très mauvaise décision, car je venais d'ouvrir une boîte de Pandore. Mais c'est un peu dans ma nature. Pourquoi j'ai fait ça? Je n'étais pas conscient que je venais de m'engager dans une spirale horrible qui a presque entraîné ma mort d'une dépendance de fentanyl, plusieurs années plus tard.

C'était le début de ma déchéance. Je n'en prenais pas toutes les fins de semaine, juste une fois de temps en temps lorsque je sortais avec des amis. Je n'en prenais donc plus uniquement pour mes maux de dos. Il m'arrivait d'en prendre socialement.

Est-ce que cela faisait de moi une mauvaise personne ? Que j'avais une morale douteuse ? C'est comme ça que ça commence pour beaucoup de personnes. Je ne suis pas seul. Et je ressens beaucoup de honte et de malaise face à cette situation. Aujourd'hui, j'ai appris à le reconnaître et j'ai repris le contrôle. J'ai appris à la dure qu'il me fallait être prudent dans mes décisions. Mais en repensant à ce temps-là, je constate que j'ai été entraîné dans une lente et progressive descente aux enfers. De jour en jour, ça devenait plus fréquent, je prenais plus qu'un comprimé, et c'était plus souvent que quand je buvais.

Et pour jeter de l'huile sur le feu, certains changements survenaient aussi dans ma vie. J'ai rencontré une femme. Elle est venue du Nouveau-Brunswick pour me rejoindre à Toronto et tout s'est fait très rapidement. Elle avait une fille. Ma vie a changé très vite. Je n'allais pas bien. Nous avons eu un autre enfant, mon premier, son deuxième. Alors nous avons acheté une maison. Je passais rapidement de la vie de célibataire en condo à la vie de famille, je travaillais tard le soir à la salle d'urgence, le mariage avait été précipité, la grossesse avait été précipitée. En raison de cette précipitation, ma relation avec elle commençait à battre de l'aile, nous n'arrivions plus à communiquer. Nous étions tous les deux à blâmer.

Pour empirer les choses, la relation entre ma mère et mon épouse était conflictuelle. Et c'était une situation extrêmement difficile. J'ai cessé de voir mes parents. Ma femme et ma mère ont eu des échanges par courriel très agressifs et j'ai dû prendre une décision sur la marche à suivre. J'ai choisi mon épouse. Cela a empiré la situation, puisque j'étais maintenant privé de mon réseau de soutien.

Nous sommes une famille très unie. La relation avec ma famille se détériorait, mes maux de dos empiraient et je m'isolais de plus en plus de mes amis et de ma famille. Je gardais mes émotions pour moi. Je ne me confiais plus à mon épouse ni à personne d'autre. Et aussi dans ma profession, traditionnellement, nous ne partageons pas nos sentiments, nous restons professionnels. Je réussissais à tenir le coup avec les drogues. Elles m'aidaient à contrôler mon anxiété. Et mes maux de dos.

Et mes maux de dos empiraient. Ils m'affectaient de plus en plus et ma jambe était aussi affectée sur le plan neurologique, j'avais des faiblesses à la jambe. Ma vessie aussi était affectée. J'avais des problèmes urinaires. Et ensuite, ma femme et moi avions décidé de quitter Toronto parce qu'elle était malheureuse dans cette ville. Mon travail me le permettait, mais aussi, honnêtement, je voulais mettre une distance entre moi et ma famille. Une autre mauvaise décision. Nous avons déménagé à Barrie. Ce fut le coup de grâce, car en à peine deux ans, ma dépendance était devenue hors de contrôle.

Narrateur :

Coupé de sa famille et loin de ses amis, Darryl s'est retrouvé isolé physiquement et émotionnellement de son réseau de soutien qui l'avait jusqu'alors aidé à rester à la surface.

De plus en plus, il ne ressentait plus aucun plaisir à faire des activités qu'il aimait, sauf une qui remplissait le vide qu'il ressentait en lui, ce qui était exacerbé par ce qu'il voyait comme un environnement de travail toxique.

Darryl:

Ça m'a anéanti. Tout ce qui allait mal dans ma vie.

Je faisais un travail stressant. En rentrant le soir, j'étais déjà stressé et j'avais ces disputes incessantes avec mon épouse. Lorsque j'y repense aujourd'hui, il est évident que j'avais de sérieux problèmes. J'avais oublié à quel point la situation était désastreuse. Je me souviens que je rentrais du boulot et que je dormais dans mon auto stationnée dans l'entrée. Voilà bien la preuve que la situation est sérieuse. Je ne voulais pas rentrer à la maison et subir une dispute ou le stress de ma relation avec ma femme.

Il faut faire un retour en arrière et dire que ma dépendance au Percocet était de plus en plus grande. Et je dois vous dire à quel point la dépendance est insidieuse. Toute personne qui se voit prescrire du Percocet le sait bien, si l'on prend régulièrement ce médicament pendant plus d'une semaine et que l'on arrête subitement, on ressentira les effets du sevrage. C'est un médicament très puissant et auquel on devient accro de façon très insidieuse.

Alors on cesse de le prendre. Le jour suivant, les effets du sevrage se manifestent, sans que l'on s'en rende compte. On se sent irritable, de mauvaise humeur, anxieux, nerveux, on transpire, on grelotte, on a mal. Mais on ne sait pas trop pourquoi. Je ressentais tout ça, mais je n'avais aucune idée de ce qui se passait.

Cela a pris plus d'une semaine dans mon cas, c'était plutôt plusieurs mois. Cela fait quelques années maintenant. Un jour, je voulais arrêter et 24 heures plus tard, j'étais dans un état terrible en raison du sevrage. Mais j'en ignorais la cause au début. Certains comparent les symptômes à ceux d'une grippe, mais c'est bien pire. Parce que la grippe ne vous affecte pas sur le plan psychologique. On se sent peut-être un peu déprimé, c'est tout. Avec le sevrage ce sont les effets psychologiques qui sont les pires. Qu'est-ce qui se passe dans votre tête ? Vous avez l'impression que vous allez mourir, que le monde autour de vous va s'effondrer. Et ça, c'est très puissant. Personne ne veut se sentir malade. Mais comment éviter de se sentir malade ? En en prenant plus. Alors je prenais un autre Percocet, et tada! je me sentais bien de nouveau.

Ce fut déterminant, car à ce moment-là, j'étais totalement accro. Dépendant. Je me sentais malade et très mal en point sur le plan psychologique si je ne prenais pas de comprimé. J'étais esclave de la drogue. Alors comprendre les effets du sevrage a été une étape importante.

En six mois, ma consommation de Percocet avait beaucoup augmenté, je vous l'ai déjà expliqué. Un jour, j'ai manqué de Percocet, mais j'avais un timbre transdermique de fentanyl à la maison. Il était là depuis un an. Je les utilisais à l'occasion pour mes maux de dos. Mais cette fois-là, c'était différent. Quand j'étais en phase de sevrage, j'étais désespéré, et je voulais simplement me sentir mieux. C'est un comportement classique chez ceux qui ont une dépendance. Certains sont prêts à tout pour se sentir mieux : voler à l'étalage, voler leurs proches, brûler des ponts, voler des banques ou des pharmacies, vendre leur corps. Et les médecins font des ordonnances d'opioïdes de façon excessive. J'ai absolument tiré avantage du fait que je pouvais moi-même rédiger des ordonnances.

J'étais en manque de Percocet… et j'avais ce timbre de fentanyl alors mon insouciance a fait le reste, et j'ai fait une recherche sur Google pour savoir comment le fumer. J'avais entendu dire qu'on pouvait fumer un timbre de fentanyl. Je ne voulais pas simplement l'appliquer sur ma peau parce que l'effet n'était pas assez fort. C'est dire à quel point ma dépendance était grande. Ma tolérance aux opioïdes était rendue à ce point. Appliquer le timbre n'apaisait pas ma souffrance. Alors j'ai fait une recherche sur Google pour savoir comment le fumer, et j'étais seul à la maison. J'ai découpé le timbre en petits carreaux et je l'ai fumé. C'était extrêmement puissant. J'aurais pu mourir là d'une surdose si je n'avais pas déjà développé une résistance au Percocet.

L'effet était très puissant et j'ai aimé cela tout de suite. Je me suis senti exactement comme la première fois que j'ai pris du Percocet, ou plutôt du Dilaudid, des années plus tôt. Le sentiment était semblable. Je découvrais quelque chose de nouveau, et mon cerveau s'est recâblé. J'aimais ça, et j'en voulais plus.

Le problème, c'est que le fentanyl est extrêmement puissant. Cette drogue est cent fois plus puissante que le Percocet, sinon plus. Et non seulement c'est puissant, mais l'effet de sevrage est encore plus rapide, car le fentanyl est une drogue qui prend effet très vite. Alors vous vous sentez tellement bien, mais vous retombez aussi plus rapidement. En une quinzaine de minutes, j'en voulais plus et j'en reprenais. C'est aussi rapide que cela. Ma dépendance était hors de contrôle, accélérée. C'est comme une spirale qui s'emballe. Et le lendemain, je ne pouvais plus arrêter. Ce fut six mois d'enfer. En six mois seulement je me suis retrouvé aux portes de la mort.

Il fallait faire quelque chose. J'allais mourir non pas d'une surdose, mais simplement d'une utilisation excessive. J'avais perdu énormément de poids. J'essayais de le cacher et de faire comme si tout allait bien. J'étais encore capable de travailler et je ne consommais pas durant mon travail. Je m'en sortais, j'évitais le sevrage en portant un timbre de fentanyl. Et je mourais à petit feu. Ma mère en était consciente. Mes amis en étaient conscients. Mais je ne recherchais pas d'aide.

Puis, à quelques reprises, j'ai essayé d'arrêter de consommer. Je me rendais chez mes parents. Je restais couché sur le sofa pendant cinq jours et j'étais dans un état lamentable. J'essayais de me sevrer. Je pensais qu'une semaine serait suffisante. Je m'absentais du travail et j'essayais de me sevrer en une semaine. Mais c'était loin d'être suffisant. Finalement, il m'a fallu six mois pour m'en sortir. Six mois, pas une semaine.

J'ai fini par me rendre. La pharmacie avait compris ce qu'il se passait. La police s'est impliquée et j'ai été arrêté. Mon employeur a été contacté, j'ai été mis en arrêt de travail. Je suis allé en cure de désintoxication pendant cinq ou six semaines. J'y ai vécu un véritable enfer. J'ai été tellement malade.

On ne l'utilise plus aujourd'hui, mais on m'avait prescrit du Suboxone pour accélérer le sevrage. La plupart des gens le tolèrent difficilement. Ils recommencent à consommer. Mais j'imagine que pour un docteur comme moi, plutôt têtu, il faut apprendre à la dure. Et je suis heureux qu'ils l'aient fait, mais pendant ma cure j'ai connu non pas un épisode de sevrage, mais trois. Le pire cauchemar de ma vie, et de loin.

Je me sentais tellement faible à ce moment-là, mais au bout des 36 premières heures, les pires symptômes s'étaient dissipés, et il a fallu six autres mois pour venir à bout des symptômes physiques. Et ça a pris deux ans de plus pour que les effets psychologiques disparaissent. Je n'arrivais pas à prendre de décisions. J'avais d'énormes problèmes de concentration. Évidemment je ne travaillais pas, mais il m'a fallu beaucoup, beaucoup de temps pour passer au travers.

J'ai eu quelques rechutes. La police enquêtait sur moi. La dernière rechute a eu lieu peu après la fin de ma cure. On aurait dû me garder. Pour être honnête, je n'étais pas prêt, j'étais encore très malade. Mais je devais passer au tribunal et on m'a relâché et je voulais quitter le centre de cure. Donc j'ai fait une rechute.

Alors j'ai eu ce qu'on appellerait un incident de douche sèche. J'ai eu une rechute en consommant du fentanyl. Je l'ai fumé dans la douche au sous-sol. J'ai fumé en bas afin que l'odeur ne se répande pas dans la maison. Je n'ai pas réalisé sur le coup que la dose était excessive et ma femme m'a sauvé la vie. Elle ne me voyait plus dans la maison alors elle est descendue au sous-sol. À ce jour, je pense encore que c'était le soir, mais elle me dit que nous étions le matin. Lorsqu'elle m'a trouvé, j'avais le visage tout vert, presque bleu, et je respirais à peine. J'avais des symptômes de cyanose, ce qui veut dire "sayonara". Lorsqu'elle m'a trouvé, j'étais à l'article de la mort. Et je me souviens de son regard lorsqu'elle a crié mon nom. J'ai ouvert les yeux et vu la peur sur son visage. Jamais je n'oublierai cette image.

Je lui ai fait vivre l'enfer.

Narrateur :

La vie de Darryl a été sauvée ce jour-là. Et ensuite ? Est-ce que ce moment l'engagerait sur la voie de la guérison?

Darryl :

Je n'oublierai jamais son regard, mais je voyais bien le mal que je lui avais fait, ainsi qu'à moi-même. On pourrait penser qu'après ça, ça serait fini. Mais non. J'ai continué. Continué à consommer.

Elle m'a enlevé tous les accessoires de drogue qui se trouvaient autour de moi et dans la douche. Pourtant, j'ai recommencé à consommer. Et je m'en foutais. À ce point-là, je me foutais de tout.

Ce qui a finalement mis fin à tout ça, c'est le fait d'être arrêté. Deux semaines plus tard, les policiers enquêtaient sur moi et avec cette dernière ordonnance de fentanyl ils se sont rendu compte que je représentais un danger pour moi-même et pour les autres. Donc ils m'ont arrêté.

Ils sont arrivés à 7 heures le matin, ont envahi ma maison, m'ont mis les menottes et m'on amené. Ce jour-là, j'ai été arrêté. J'ai été incarcéré à la prison de Penetanguishene où je suis resté 18 jours. J'avais cet habit orange de prisonnier alors que trois mois auparavant, j'étais un médecin respecté travaillant à l'urgence d'un hôpital. Le réveil a été brutal. Croyez-le ou non, ce fut le début de ma guérison. Avoir été arrêté et emmené, être privé de la présence de ma femme et de mes enfants, je ne pouvais pas descendre plus bas. J'avais atteint le fond.

J'ai alors commencé à remonter la pente. J'ai commencé à guérir pendant ces 18 jours de prison. Ce fut une expérience effrayante, mais je m'en suis sorti. Mes parents sont venus régulièrement me visiter. Lorsque j'ai été libéré sous caution, je n'avais pas le droit de vivre avec mon épouse, alors, elle habitait notre maison avec les enfants et moi, je me suis installé chez mes parents à Toronto. J'ai alors suivi d'autres cures et je m'en suis finalement sorti.

J'ai fait six mois de cure, je me sentais enfin mieux. J'étais bien dans ma tête. J'étais guéri.

Il y a une séquence d'événements qui mène à la décision de céder et de faire une rechute. J'ai compris que si je prenais les bonnes décisions, je me sentirais en paix avec moi-même et tout irait bien dans ma vie. Si je prends les mauvaises décisions, si je rechute, il n'y aura que du négatif dans ma vie. Et il faut un certain nombre de rechutes avant de comprendre cela.

Si je pense à mes décisions passées, je deviens impulsif. C'est un autre trait de ma personnalité, l'impulsivité. Il faut la reconnaître et la contrôler. Je porte cela en moi maintenant. J'ai pris de bonnes décisions dernièrement, et j'ai beaucoup avancé ma guérison, une bonne guérison, car je prends mieux soin de moi.

J'ai appris à exprimer mes émotions, à ne pas tout garder en dedans et à parler de mes problèmes aux gens. J'ai assisté à des centaines de réunions du programme à 12 étapes, j'ai participé à des groupes de suivi. J'ai rencontré un spécialiste en dépendance, j'ai participé à un groupe de Caducée, qui regroupe des professionnels de la santé aux prises avec les mêmes problèmes. On appelle ça "Caducée". Je me suis bâti un fort réseau de soutien.

Et pendant deux ans, j'avais beaucoup d'incertitude sur mon futur. En effet, le procureur de la couronne demandait une peine de 12 ans de prison. Douze ans. J'ai vécu ainsi, à ne pas savoir ce qui allait m'arriver. Et puis bien sûr, les maux de dos, qui étaient toujours là. Ça continue. C'est beaucoup de stress. Mais j'ai appris à en parler. J'ai appris beaucoup, je suis devenu un expert dans la gestion du stress sans médicament. C'est toute la différence entre le nouveau Darryl et l'ancien Darryl.

Cela m'a aidé de nombreuses façons. J'ai compris que les mêmes choses qui m'avaient aidé à guérir m'aident aussi à trouver le bonheur. C'est énorme, ça. Des choses comme apprendre à être en contact avec les autres. C'est extrêmement important. Ne pas tout garder en dedans. Être honnête. Ne pas tout intérioriser. J'utilise toujours ce mot pour dire l'importance d'exprimer ce que l'on vit. Alors, quelque chose a recommencé à vivre en moi. Ma mère attendait ce moment avec impatience, elle se demandait quand cela allait arriver. Ce sentiment de renaître s'est développé et je me souviens avoir dit un jour à un gars qui était en cure avec moi : « Je me sens enfin comme celui que j'étais il y a cinq ans. » Il m'a répondu : « Non, non Darryl… tu te sens mieux que celui que tu étais il y a cinq ans. » Il avait raison. Et je me sens de plus en plus fort chaque jour. Mais j'en ai bavé pour me rendre là.

Alors j'ai vécu dans l'incertitude pendant deux ans, à ne pas savoir ce que me réservait l'avenir. J'ai plaidé coupable. En fait, je faisais du trafic de fentanyl. Mais pas du trafic pour faire de l'argent. Je n'étais pas un dealer. Beaucoup de gens, comme moi aussi, pensent que faire du trafic veut dire vendre. Mais non. Le simple mouvement des drogues, donner de la drogue, partager un joint dans une fête, c'est du trafic. Si je rédigeais une ordonnance de fentanyl pour quelqu'un qui me le redonnait, forcer le pharmacien à me donner une drogue avec une ordonnance fictive, c'est considéré du trafic.

J'ai donc plaidé coupable et j'ai été condamné à deux ans plus un jour de prison, ce qui faisait en sorte que j'étais sous responsabilité fédérale. J'étais terrorisé, bien sûr, de voir mon avenir entre les mains du juge. Finalement, la sentence était plutôt clémente et j'en ai été soulagé. Au moins, je savais maintenant ce qui allait m'arriver. Vivre pendant deux ans dans une telle incertitude, c'était horrible.

On m'a menotté et conduit en prison. Ce n'est pas très agréable. Être là, au tribunal, voir tout le mal que j'avais fait à ma famille et à mes amis. Et les voir pleurer. Mais je l'acceptais. J'ai donc été dans le système fédéral et emprisonné pendant huit mois. J'ai eu un comportement exemplaire. J'ai d'abord été incarcéré à l'unité à sécurité moyenne à Joyceville. C'est une unité d'évaluation. J'y suis resté deux mois en évaluation, puis j'ai fait six mois à l'unité à sécurité minimum aussi à Joyceville. Ça s'est bien passé.

À ma sortie de prison, en décembre 2017, j'ai eu un peu de difficulté à reprendre une vie normale. Encore aujourd'hui, les bruits forts et toutes formes de violence me dérangent. J'imagine que ce sont-là quelques séquelles. C'est bizarre, car je n'ai pourtant pas été témoin de beaucoup de violence en prison, mais je ne peux tout simplement pas supporter quelque forme de violence que ce soit à la télévision.

Mais en fin de compte, mon séjour en prison s'est bien déroulé. J'ai écrit beaucoup. J'ai été tuteur de maths. J'ai travaillé comme aide-bibliothécaire et j'ai été actif physiquement. Alors ma santé s'est améliorée. Me voici donc, six mois plus tard et je ne me suis jamais senti aussi en forme de ma vie.

Aujourd'hui, je parle publiquement de la crise des opioïdes. Je parle de la dépendance aux opioïdes et, de façon plus générale, de l'abus des substances. Je parle volontiers de mon expérience sur les forums publics, dans des séminaires, devant des étudiants, des groupes de policiers.

Il est important pour moi d'expliquer, de parler publiquement de ce problème, quelle que soit l'occasion. Pourquoi des gens volent les pharmacies ou se prostituent. Je veux apporter des réponses et donner un visage humain à ces problèmes, expliquer pourquoi des personnes se rendent jusque-là. Je vois les mécanismes en jeu, ce que je ne voyais pas lorsque j'étais un médecin qui ne se gênait pas pour juger les toxicomanes. Partout, dans toutes les salles d'urgence d'Amérique du Nord, on ne traite pas ces gens convenablement.

Il faut aussi changer cela. Il ne faut pas juger les gens, surtout lorsqu'on travaille dans les services de santé. Pas de jugement. Nous devons voir les personnes derrière ces gens qui abusent de diverses substances, qu'ils consomment trop d'opioïdes ou qu'ils soient carrément accros aux drogues. Nous devons regarder plus loin que leurs tentatives de manipulation et tenter de comprendre qu'ils agissent ainsi parce qu'ils sont malades. Et je veux que les médecins et les infirmières comprennent et traitent ces gens avec compassion et humanité plutôt que de les juger.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes.

Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche.

Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide.

Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission.

Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 3 : Mélissa

Mélissa avait tout ce qu'elle aurait pu souhaiter : un bon emploi, un condo, une belle voiture, une famille aimante et de bons amis. Une dépendance aux opioïdes a tout fait basculer. Écoutez son témoignage et découvrez ses premiers pas vers son rétablissement.

Transcription : Épisode 3

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

Chaque jour, environ 11 personnes meurent d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-même à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vues et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

C'est ici que l'histoire de Mélissa commence…

Mélissa :

J'avais une bonne emploi comme préposée aux bénéficiaires, euh… qui avaient le cancer des os, en phase terminale. J'avais un super beau condo, euh… une belle voiture neuve, une voiture sport Tiburon, manuelle. Ma famille me croyait pas que j'étais pour l'obtenir, mais je l'ai eu. Ça l'a été une fierté pour moi. J'avais pleins de bons amis, et je consommais de la coke à l'occasion. Puis mes relations familiales allaient super bien.

À 14 ans, au secondaire, j'me tenais avec des p'tits gars d'Ottawa, pis on consommait de la speed. À 18 ans j'ai rencontré un gars, une relation sérieuse qui a duré 7 ans. L'infidélité a faite en sorte qu'on se laisse, puis j'ai alors commencé à faire de l'escorte vue que c'était payant. J'ai commencé à mettre des annonces dans le journal. J'ai fait d'la porno pis ça m'a amené à apprivoiser le crime organisé. J'me sentais « safe » avec eux autres pis si jamais y m'arriverait quelque chose ben j'ai juste besoin des appeler pis s'est faite.

C'est alors qu'un d'eux autres est venu habiter chez moi. Pis, j'voulais l'aider sans savoir ce que ça m'amènerait. Suite à une surdose que la personne à l'a faite j'lui ai sauvé la vie. Pis il cherchait une façon à me remercier en m'payant mon loyer pis en m'initiant à l'héroïne que lui me payait puis j'avais 24 ans à ce temps-là.

J'ai réalisé que ça allait pas à l'âge de 28 ans. Je consommais de l'héroïne, du crack, d'la speed, les oxys et du fentanyl. Toute à basculer quand j'ai tout perdu. Mon chum, mon appart, mes amis, mes meubles, mon linge et mon hygiène. J'avais honte de moi. Je me suis même rendue jusqu'à squatter des maisons abandonnées où il y a aucun chauffage et aucune eau courante. J'avais des dettes envers les vendeurs de drogues et aussi le gouvernement. J'ai fraudé les banques en mettant des enveloppes vides dans l'guichet. J'avais à peu près une vingtaine de carte de crédits variée entre 100 dollars et 5000 dollars. J'ai perdu mon permis de conduire. J'ai maintenant un casier judiciaire et tout le monde sait que quand on a un casier judiciaire on est pris à travailler au salaire minimum le restant de notre vie. Ma voiture a été repris par la compagnie vu que je pouvais pus faire les payements. Je suis donc rendu à 28 ans, j'ai fait faillite et je suis aussi rendue avec une probation pour les trois prochaines années.

Donc, chu donc rendu à 28 ans, j'me retrouve à la rue, plus de logement, plein de dettes, pu d'auto, pleins de problèmes familiales pis j'savais pu quoi faire. Mon instinct s'est mis en mode survie. Règlement numéro 1 c'était la consommation. À chaque heure, chaque minute, et à chaque seconde d'la journée, je dois avoir mon « fix ». Je me suis retrouvée chez tel personne pour quelques jours et chez l'autre pour quelques jours. Des fois j'avais pas de place à coucher donc je couchais sur un banc de parc dans n'importe quel parc.

J'avais plus d'hygiène, puis je pesais 80 livres. J'mesure 5 et 6, donc je devrais techniquement peser 125 livres. J'étais littéralement la peau et les os. Quand j'avais pas d'argent pour me payer ma dope, j'me tournais vers la prostitution ou même plus facile que ça, je couchais avec les vendeurs de drogues en échange de consommation.

La consommation c'est vraiment un démon qui pense pour toi, qui agit pour toi, et elle te contrôle d'une façon si cruelle. Elle te démolit carrément là. Je consommais avec plusieurs personnes. Puis le monde te vole il te manipule pour avoir ta consommation. Quand t'habite dans la rue, ta vie est constamment en danger. J'avais encore plus de problèmes avec la justice et entre autres, encore une probation, et encore plus de problèmes familiaux.

J'ai habité dans la rue pendant 3 ans. Après 3 ans, j'étais littéralement épuisée physiquement et mentalement. En janvier 2018, je suis entrée en thérapie pour la première fois de ma vie aux CRDO [Centre de réadaptation en dépendance de l'Outaouais]. J'ai resté deux semaines, parce que je pensais que j'étais pour être guérie après en sortant de thérapie. C'est vraiment dure une thérapie pour quelqu'un qui consomme. On a peur, on ne sait pas à quoi s'attendre. C'est du changement et des fois on n'est pas prêt à changer.

J'ai fait des rechutes, après rechutes, et on retourne toujours à nos anciens patterns de consommation. Chu retournée en thérapie en mai 2018 et j'ai réussi avec succès, ma thérapie de 38 jours. On est « safe » en thérapie. J'ai réussi et j'en suis fière. On apprend beaucoup de chose en thérapie mais la plus importante quand qu'on sort c'est la la, comment qu'les gens réagissent en te voyant t'es t'en santé, t'a pris du poids, t'a pu de cerne pis c'est merveilleux. Maintenant je vais bien, mais j'ai chuté à la 75ième journée… pourquoi? Parce que je suis retournée dans mes anciens patterns de consommation.

Sur moi-même j'ai appris que j'étais belle, que je peux être heureuse sans la consommation. Je dois penser à moi avant les autres. C'est important de parler à quelqu'un quand ça va pas. Je suis redevenu indépendante. Je suis rendue aujourd'hui à 32 ans, j'ai mon appartement, je me cuisine de la bouffe, je suis importante et que c'est vrai dormir la nuite porte conseils. Je pèse 115 livres. Ça fait 2 mois et 2 jours que je n'ai pas consommé. Il faut travailler fort, mais ça vaut la peine. Être heureuse et plus consommer est le plus beau cadeau que j'aurais pu m'offrir.

J'ai aussi appris que quand je consommais, j'avais plein d'amis. Et maintenant mes anciens amis me trouvent plate, et c'est normal, je ne consomme plus. Je me suis rebâtie un nouvel entourage, j'ai confiance en moi et ça c'est l'important. Envers la société, vu que j'ai un casier judiciaire, je suis étiquetée comme criminelle. Les gens jugent trop vite, quand tu consommes les gens te traitent de toute sorte de noms : salope, charrue, junkie, pétasse, etc. Maintenant que je suis sobre les gens me voient comme une bonne personne sérieuse et à son affaire, et aussi bien important, une citoyenne responsable.

Je fais aussi partie de l'association l'Addict qui est pour les gens qui consomme, ou qui consomme pu. Je pars le 30 décembre 2018 pour une thérapie de 3 mois à Ottawa et j'en suis fière. Cela va être mon défi pour l'année 2019. Je souhaite pouvoir dire que oui c'est dur, et c'est pas facile mais prenez le temps ça vaut la peine. Je vais super bien et je veux que ça aille encore mieux. Après mon 3 mois j'aimerais ravoir mes permis de conduire, finir de payer mes dettes, et être bien heureuse et surtout souriante. Faut pas que t'aille peur de demander de l'aide. Ça vaut la peine, bonne chance à tous. Mon nom est Mélissa C.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes.

Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche.

Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide.

Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission.

Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 4 : Amy (audio disponible en anglais seulement)

Josh, le frère d'Amy, avait un formidable sens de l'humour et adorait faire du sport. Un soir, il est allé à une fête et a essayé une drogue appelée hydromorphone. Le lendemain, Amy a reçu des nouvelles qu'elle n'aurait jamais imaginé entendre. Écoutez leur histoire.

Transcription : Épisode 4

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

D'après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-mêmes à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

Josh avait un sens de l'humour extraordinaire et adorait pratiquer des sports. Il est allé à une fête un soir et tout a changé. Sa soeur, Amy, nous raconte son histoire...

Amy :

Nous avons grandi dans une petite ville de Nouvelle-Écosse. Je suis la plus âgée de quatre enfants. Josh est au milieu. Nous avons eu une belle enfance, l’enfance typique d’une famille de la classe moyenne. Nous pratiquions tous différents sports et avions chacun nos intérêts. Je faisais de la gymnastique et du volleyball. Joshua aimait le hockey, le skateboard et la planche à neige, il a pratiqué des sports tout le long de son secondaire. Nous étions très proches.

Josh aimait prendre des risques et il avait un sens de l’humour extraordinaire. Il a toujours été le clown de sa classe, celui qui faisait rire les gens. Il aimait aussi faire du bénévolat à la garderie tenue par ma grand-mère. Il y passait ses étés à l’aider et à participer aux activités, avec les autres enfants. Quand il est devenu plus vieux, il aimait aussi beaucoup interagir avec les plus jeunes que lui. Et les enfants l’adoraient, car il avait un tel sens de l’humour et il était toujours enjoué avec eux et même dans la vingtaine, il avait gardé son cœur d’enfant.

Lorsqu’il a quitté l’école, il est parti pour l’Alberta. Il s’est trouvé un travail dans l'ouest comme arboriste. Il adorait faire ça. C'était quelque chose qui lui donnait un sentiment d’accomplissement... d'avoir reçu la formation et d'avoir eu une promotion. C’est à partir de ce moment que nos vies ont changé à jamais.

Au début, il s'agissait d'une excellente nouvelle : Josh avait eu une promotion en Nouvelle-Écosse pour revenir à la maison où toute la famille se trouve, et nous étions tous heureux. Et il était aussi très fier de lui, car de retour en Nouvelle-Écosse d'Alberta, il avait pu embaucher certains de ses amis. Il trouvait cela génial. Il avait 21 ans, un réel appétit pour la vie et il entreprenait une nouvelle aventure. Il avait acheté une nouvelle auto en rentrant à la maison et je me souviens à quel point il en était fier, à l'astiquer constamment. Il cherchait un nouvel appartement. Il y avait hâte à plein de choses.

Et le 19 mars, il était revenu à la maison depuis environ deux mois, peut-être même moins. Je ne suis pas sure, mais ça ne faisait pas tellement longtemps. Il habitait avec quelqu'un et s’installait dans la vie, avec un appartement, l’achat de meubles et des choses comme ça.

C’était un vendredi soir. Il avait terminé sa journée de travail. Il devait venir me rejoindre au chalet, un chalet familial, à environ une heure de route d’où nous vivions. Et il m’a appelé et m’a dit : « Je suis tellement fatigué, Amy, je suis désolé. Le travail a été vraiment long aujourd’hui. Je dois ramasser ces meubles pour livrer au nouvel appartement et je suis juste trop vidé pour faire la route. On se reprendra la prochaine fois. » Ce sont les derniers mots que j’ai entendu mon frère prononcer,  « On se reprendra la prochaine fois », ce qui est très ironique, car il n’y a pas eu de prochaine fois.

Nous avons passé une soirée normale au chalet. Je n’avais pas la moindre idée qu’il y avait quelque chose qui clochait. Nous nous sommes réveillés le matin, nous avons fait nos bagages, puis nous sommes rentrés à la maison. J’ai amené ma fille nager et nous avons du plaisir. Sans aucune idée que quelque chose n'allait pas. Lorsque je suis arrivée à la maison, j’ai enlevé le maillot de bain de ma fille, et le téléphone sonnait sans arrêt. Et j'entendais les notifications. Cela commençait à m’irriter en fait… J’essaie d’enlever le maillot de bain de ma petite fille et je pense « Mais qu’y a-t-il de si important ? », genre, tu sais, qui ça peut être ?

Alors j’ai fouillé dans mon sac de piscine, pris mon téléphone, j’ai répondu et c’était ma soeur plus jeune. Juste au ton de sa voix, j’ai su que quelque chose de terrible était arrivé. Elle m’a demandé si j’étais seule. Je lui ai dit que j'étais avec Chloe, ma fille. Et elle m’a demandé «est-ce qu'il y a quelqu'un d'autre avec toi ? » et je lui demandais pourquoi est-ce que c'est important? Et elle a dit que quelque chose était arrivé. J’ai dit : « Mallory, dis-moi ». Et c'est là que je l'ai appris.

Elle a dit : « Josh s’est couché hier soir et il ne s’est jamais réveillé ». Et une onde de choc...  je ne peux même pas l’expliquer. Jamais je n’avais été submergé d’une telle émotion avant ce jour-là. Et le fait de ne pas savoir ce qui pouvait causer une telle chose. Mon frère était un jeune homme de 21 ans en excellente santé et heureux. Je ne comprenais rien. Comment pouvait-il s'être endormi et ne pas se réveiller ?

Au cours de l’année précédente, il avait eu quelques problèmes avec sa rate alors nous avons tout de suite pensé que peut-être il avait eu une rupture de la rate dans son sommeil, et, tu sais, qu’il était seul. Nous avons attendu que le médecin légiste nous appelle quelques jours plus tard et c'est là que nous nous sommes rendu compte que Josh était en excellente santé. Sa mort n’avait rien à voir avec un problème de santé physique. Alors elle nous a demandé si la consommation de substances aurait pu être un facteur.

Nous avons été surpris par cette question. Nous attendions des réponses ce jour-là, pas d’autres questions et elle a dit qu’il faudrait attendre le rapport toxicologique. C'est là que ma famille a commencé à appeler des gens avec qui il était ce soir-là, des amis, pour tenter de savoir ce que sa dernière... ce qu'il faisait, et si la drogue pouvait y être pour quelque chose.

Et rapidement, nous avons appris qu’il était allé à une fête avec un groupe d'amis pour célébrer un anniversaire. Et ils ont essayé un antidouleur vendu sur ordonnance, l’hydromorphone et il avait essayé et c’est ce qui a causé sa mort, nous avons appris plus tard dans le rapport de toxicologie. Nous avons dû attendre longtemps avant d’avoir ces réponses, mais nous avons compris en discutant avec ses amis, et nous savions en parlant avec les gens que c'était surement la cause. Le choc fut absolument terrible.

J’ignorais que d'essayer un antidouleur sur ordonnance, qui est prescrit par un médecin, pouvait occasionner de tels dommages permanents et irréversibles. J’ai toujours pensé que les gens qui souffraient à cause de substances développaient une dépendance et qu'ils luttaient sur une longue période de temps, et que leur famille peut s’en rendre compte, les aider et les convaincre de se faire traiter.

Je n’avais jamais imaginé qu’un soir je parlerais à mon frère, tout le monde est heureux, que tout irait bien et que, le lendemain matin je me réveillerais et qu’il ne serait plus là. À cause d’une seule pilule. Ça me donne un grand sentiment d’impuissance, car, en regardant en arrière, je ne sais pas ce que nous aurions pu faire, maintenant; en 2011 - car c’est arrivé en 2011 – la naloxone était uniquement disponible sur ordonnance. Il y avait peu de sensibilisation sur les opioïdes. Il n'y avait pas de Loi du bon samaritain. C’est le genre de choses qui n’étaient pas accessibles il y a sept ans et dont les gens n’étaient pas conscients, mais qui aurait pu tout changer.

Narrateur :

Dévastée par la mort tragique et inattendue de son frère, Amy s'est impliquée pour sensibiliser les gens au sujet la crise des opioïdes et sur comment celle-ci peut affecter n'importe qui.

Amy :

C'était neuf jours après la mort de Joshua que j’ai commencé à m’impliquer. Je n’avais pas vraiment pensé à m’impliquer, mais je savais que si cela pouvait arriver à ma famille, et à mon frère – et je n’avais même pas imaginé que cela était une possibilité –, alors il y avait bien d’autres personnes dans le monde qui pouvaient être dans la même situation et ces personnes doivent être sensibilisées. Et nous devons faire quelque chose à ce sujet. Car ma famille n’était pas sensibilisée jusqu’à ce que mon frère meure et tout ce que je veux, c’est empêcher d’autres personnes d’être informées de la crise de cette façon - à travers la prévention et l’éducation. Nous pouvons faire beaucoup de choses pour prévenir ces tragédies, parce que ce sont des décès évitables.

Il n’y a pas de solution magique, mais il faut d’abord et avant tout réduire la demande. Il faut sauver la vie des gens qui sont actuellement à risque et qui consomment, en ayant des sites de consommation supervisée, en rendant disponible la naloxone et des traitements médicamenteux. Nous devons traiter les gens qui consomment actuellement, tenter de les sauver et, en même temps, faire de la prévention pour éviter que des gens soient exposés aux opioïdes lorsque cela n’est pas nécessaire, en prescrivant les opioïdes avec prudence et en éduquant et faisant de la sensibilisation. Nous devons travailler en amont et en aval de la crise afin d'avoir un impact significatif et sauver le plus de vies que possible.

Car je ne sais pas combien de fois j’ai entendu ces histoires - je sais que le fentanyl illicite fait des ravages aujourd’hui dans notre pays. Mais je ne sais pas combien de fois j’ai entendu ces histoires où les gens ont d’abord été exposés aux opioïdes par des médicaments d’ordonnance, pensant qu'ils sont plus sûrs et plus propres — et ils sont, d'une façon, plus sécuritaires que le fentanyl illicite —, mais de nombreuses personnes y sont exposées de cette façon et une fois qu'ils développent une tolérance ou un problème de consommation, ça les amène à chercher des solutions alternatives plus fortes et moins chères,  lorsque les substances sur ordonnance ne sont plus disponibles ou plus assez fortes.

Nous devons donc travailler en amont et en aval. On ne peut pas continuer à arrêter les gens pour s'en sortir non plus. Je pense que la décriminalisation des personnes serait très utile. Cela aiderait les gens à demander un traitement. Parce que lorsque vous criminalisez les gens qui consomment des drogues, alors ils le font... ils le cachent. Ils le font en silence.

Car un grand nombre de personnes, même comme mon frère, peut-être que s’il avait survécu cette nuit-là et qu'il avait continué à consommer des opioïdes et développé une dépendance et s’il avait eu besoin d’aide. Mais en criminalisant la consommation de drogues, tu sais avec son emploi, avec tout le reste, tu as beaucoup à perdre, car tu admets que tu as violé la loi en disant que tu as consommé des drogues. Alors je pense que ce serait extrêmement utile pour les gens s’ils pouvaient demander de l’aide sans craindre d’être considérés comme des criminels. Je pense que cela serait en effet très utile.

Aussi, la criminalisation est très liée à la stigmatisation. Je n’ai jamais été victime de stigmatisation dans ma vie, jusqu’à ce que mon frère ne meure à cause de la drogue. Je ne savais pas à quoi cela pouvait ressembler, mais j’ai appris rapidement.

Lorsque j’ai commencé à m’impliquer et à parler publiquement, j’ai appris très tôt à ne jamais lire les sections de commentaires parce qu’il y a beaucoup de haine dans la société envers les gens qui prennent des drogues, et l’incompréhension que ces gens sont inférieurs est très douloureuse et commune. Je pense que c'est un des principaux obstacles à la mise en oeuvre d'intervention, le fait que l’utilisation de substances nocives est un enjeu moral plutôt qu’un enjeu de santé. Et tant qu’on ne changera pas la façon de penser de la société, il sera extrêmement difficile d’appliquer des solutions et obtenir du soutien, susciter la volonté politique de soutenir les interventions. Je pense aussi que cela contribue à perpétuer la crise.

Il y a sept ans, lorsque mon frère est décédé, la plupart des décès dus à la consommation d’opioïdes étaient le fait d’opioïdes obtenus sur ordonnance. Et les statistiques étaient alarmantes, des centaines de personnes mouraient chaque année en Alberta. En Nouvelle-Écosse, les statistiques sont restées constantes. Même en Ontario, des centaines de personnes sont mortes chaque année à cause de la consommation d’opioïdes depuis sept ans. Mais personne n’était conscient de la situation et personne ne semblait s’en préoccuper. Et cela a certainement à voir avec la stigmatisation. Ces gens qui consomment, tu sais, se font mal à eux-mêmes. Ce n’est pas là une problématique qui touche un enjeu politique ou qui intéresse les gens. Alors aujourd’hui, on se retrouve avec une importante population de gens qui sont dépendants des opioïdes, et le crime organisé s’est emparé de ce marché et ils sont prêts à fournir du fentanyl illicite, ce qui est véritablement dévastateur.

Ce n'était pas nécessaire qu’on se rende jusque là, mais la stigmatisation a fait en sorte qu’insidieusement, la situation a empiré sans que les gens n’en soient vraiment conscients jusqu’à ce que la situation prenne des proportions dévastatrices.

Je pense qu’il est utile que les gens partagent leurs histoires et mettent des visages sur cette situation. Et , comme je dis souvent, c’est un club auquel personne ne veut appartenir, mais il compte malheureusement pourtant un grand nombre de personnes. Et je vois aujourd’hui beaucoup plus de sensibilisation et de gens qui racontent leur histoire qu’il y a sept ans lorsque mon frère est décédé. Et je pense que c’est très utile de pouvoir mettre des visages sur ces gens, d'entendre ce que les familles qui ont été affectées ont à partager, les familles ont une voix, et même les gens qui consomment actuellement, les gens qui consomment des drogues, ils ont aussi une voix. Et cette voix compte. Alors les gens qui ont vécu cette expérience ont un rôle important à jouer et ils doivent avoir voix au chapitre. En nous entendant, en nous voyant, nous pourrons réduire la stigmatisation.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche. Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées et le langage utilisé par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission. Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 5 : Elsa

Elsa est intervenante pour un organisme en réduction des méfaits. Chaque jour, elle offre soutien et fait preuve d'empathie envers les personnes aux prises avec une consommation problématique de substances. Écoutez son histoire.

Transcription : Épisode 5

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

D'après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent chaque jour d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-mêmes à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

Elsa est intervenante pour un organisme en réduction des méfaits. Chaque jour, elle offre soutien et compassion aux personnes aux prises avec une consommation problématique de substances. Voici son histoire…

Elsa :

Je m’appelle Elsa. Je suis intervenante. Dans le fond, ce que c’est, c’est vraiment de travailler avec la personne qui est devant nous selon ses besoins, mais toujours par rapport à la consommation. On peut lui offrir de venir rencontrer un intervenant pour l’aider avec ses objectifs, peu importe quels sont ses objectifs, que ça soit de diminuer, d’arrêter, de poser des questions, de s’informer ou de poser des questions sur quelqu’un qui consomme dans sa famille. On leur distribue aussi tout ce qui est matériel de consommation stérile donc des trousses de pipe à crack, des trousses d’injection, on donne des trousses de naloxone puis toujours avec de l’information et de la sensibilisation. Mais on va aussi directement où les personnes qui consomment sont. On se rend directement dans leur milieu, toujours dans le but d’améliorer leurs conditions de vie puis de répondre à leurs besoins au niveau de la distribution puis du matériel qu’ils ont besoin. La personne est vraiment au cœur de nos interventions et de notre mission, l’intérêt de la personne soutenue demeure la priorité.

Mon gros défi c’est vraiment d’amener les personnes qui veulent s’impliquer, mais qui ont souvent été exclues et jugées, à voir leur vécu vraiment comme quelque chose de positif, quelque chose qu’ils peuvent prendre puis le transmettre à quelqu’un. Que ça devienne vraiment une expérience pour s’aider eux-mêmes et aider les autres aussi. Dans le fond, mon travail me permet vraiment d’encourager ces mêmes personnes-là à livrer leur message, revendiquer leurs droits, nommer les injustices qu’ils ont vécues. Ça passe toujours par redonner le pouvoir à ces personnes-là sur leurs vies, sur leurs droits, sur leur voix, puis ça c’est un défi en soi, parce que de les amener à considérer leur vécu comme une expertise pour aider les autres, c’est pas facile quand on croit qu’on n’est pas accepté socialement. De faire ce cheminement-là, c’est une chose, mais en plus de s’allier à d’autres personnes qui consomment, pas nécessairement la même substance, pas nécessairement le même vécu, pas le même âge, c’est aussi un autre défi. Tu sais, il y a des clash dans les types de consommation, dans les types de substance, juste le mode d’administration… quelqu’un qui s’injecte, quelqu’un qui fume, c’est très très différent, pourtant, on s’entend qu’il y a vraiment beaucoup de similitudes, mais pour les personnes qui le vivent, c’est difficile, tu sais, d’aller créer un lien de confiance avec quelqu’un qui est pas pareil comme nous, ou consomme pas la même chose ou a pas le même âge. 

Je pense que de par mon rôle, vraiment, je les encourage à considérer leur vécu comme valorisant, tu sais. Puis ça, ça leur permet de voir un autre côté de la chose parce que pour certains, c’est la première fois de leur vie qu’on leur dit que c’est quelque chose de positif, tu sais, que c’est une expertise. Alors que eux, ils ont vu ça comme la période la plus lourde de leur vie, ça leur a rien appris. Tu sais, souvent ils ont vécu beaucoup de jugement ou d’exclusion de leur famille même, tu sais, de leur emploi… Ils ont pas de logement, ils sont vraiment dans une situation difficile, puis là ils réalisent pour la première fois qu’ils en ont des droits… On est plusieurs à consommer, tu sais, on est plusieurs à vouloir revendiquer ces mêmes droits-là. Fais que la solidarité dans le milieu, c’est un défi, mais c’est pas impossible. Puis moi je le vois maintenant, puis ça pris du temps, c’est quelque chose qui se bâtit tranquillement, mais maintenant, il y a vraiment une belle solidarité puis un respect par rapport au vécu des autres, peu importe de où la personne vient, puis même quand quelqu’un de plus marginalisé qu’eux vient se joindre au groupe, ils ont vraiment un accueil inconditionnel. Fais que c’est encore plus beau, tu sais. C’est un beau défi, je trouve, que c’est long, c’est quelque chose à long terme, il faut de la patience. Tu sais, une solidarité dans un groupe, ça se bâtit pas en une rencontre. Déjà ils viennent parce qu’ils savent que c’est un moment pour se regrouper entre consommateurs, mais ils savent pas nécessairement où ça s’en va, tu sais.

Pour aider les personnes qui consomment, on doit vraiment adapter une diversité de services, pour une diversité de personnes. Même chose au niveau de l’accès au traitement de substitution qu’on appelle aujourd’hui traitement antagoniste aux opioïdes, il n’y a pas vraiment de choix offert à la personne, si la personne elle a essayé la méthadone, que ça marchait pas, qu’elle a essayé la suboxone, et que ça marchait pas non plus, qu’est-ce qu’on offre ? Qu’est-ce qu’on offre à la personne qui décide d’entreprendre une démarche sécuritaire concernant sa consommation, qui désire un traitement comme une alternative bénéfique pour sa survie et sa santé, et qui volontairement met de côté les risques de consommer une substance contaminée, mais qui se trouve avec pas d’autres choix que de réessayer le traitement qui n’est pas adapté à son besoin ? Les restrictions liées au traitement peuvent entraîner des conséquences beaucoup plus dangereuses surtout du côté de l’approvisionnement non sécuritaire de substances. Malgré que les médecins peuvent prescrire de l’héroïne médicale, très peu le font, ce qu’on pourrait appeler quand même un accès à un safe supply. Parce qu’on s’entend, aujourd’hui quand on s’approvisionne de manière traditionnelle, ben on n’est pas dans le safe supply. On est vraiment mis à risque de consommer une substance qui est contaminée. Sans parler aussi des conditions, sans oublier les conditions liées au traitement de substitution, le système de privilèges et de punitions mis en place, il est loin de répondre aux besoins de la personne qui consomme. En fait la personne elle doit se rendre tous les jours à la pharmacie, dans une optique de sécurité et de supervision. Le pharmacien va s’assurer que le médicament soit bien ingéré, donc il y a vraiment une supervision au niveau de la bouche. La personne elle doit faire des tests urinaires. Est-ce qu’on a pris simplement le temps de demander à la personne directement qu’est-ce qu’elle a besoin ? Si la personne teste positif à un test urinaire, dans le fond elle peut se faire priver de traitement et elle perd le soi-disant privilège de pouvoir peut-être avoir sa prescription 2-3 jours sans avoir besoin d’aller à la pharmacie tous les jours. On parle de sécurité du patient. Moi je vois tout le contraire parce que quand on prive quelqu’un du traitement que la personne veut — puis faut s’entendre qu’au moment où elle va chercher son traitement, il y a déjà des fois des symptômes de sevrage. Donc elle va attendre le matin pour aller chercher son traitement, mais cette personne-là qui vit des symptômes de sevrage et qui se fait priver de son traitement, ben, où est-ce qu’elle va aller s’approvisionner ? Au niveau de la sécurité, il y a rien de moins sécuritaire que ça, puis ça fait vraiment en sorte que la personne va aller s’approvisionner dans son milieu où elle est habituée d’aller à la place d’avoir son traitement. Il y a plusieurs personnes qui consomment en même temps que le traitement, c’est un fait, je pense qu’il faut vraiment travailler à partir de là. Parce que si on travaille pas à partir du besoin de la personne, ben on nuit à sa sécurité,

Les personnes qui ont un traitement vivent souvent même du jugement quand elles vont à la pharmacie. Il y a certaines pharmacies qui demandent à ce que les personnes en traitement de méthadone ou suboxone passent par-derrière. Ça déjà pour eux, c’est assez spécial, s’ils sentent déjà qu’il faut que ce soit différent. Puis, moi je me pose toujours comme question… Comment est-ce qu’on leur explique que des personnes qui ont des prescriptions de morphine ont la liberté d’aller chercher leurs comprimés en quantité considérable, de ramener ça à la maison sans jamais faire de test urinaire, sans non plus nécessairement toujours avoir l’information par rapport à ce qui est prescrit. Il y a vraiment un clivage entre les deux, puis faut pas penser que les personnes qui vont chercher leur traitement le voient pas ça. Tu sais, elles se sentent vraiment supervisées, pis c’est quelque chose de difficile pour eux aussi de sentir le jugement du pharmacien chaque fois qu’elles vont chercher ça. Et de demander à quelqu’un d’aller chercher sa prescription tous les jours, c’est aussi pas considérer le vécu de la personne. Une routine dans une vie qui est un chaos, c’est pas facile. Tu sais, ça demande beaucoup beaucoup de temps de se rendre le matin, et ça c’est aussi le fait qu’il y a de l’attente, là. La personne qui va là le matin, c’est pas nécessairement la première personne qui passe et ça arrive, tu sais… moi il y a des personnes qui m’ont mentionné que ils attendent beaucoup plus longtemps que les autres pour avoir leur traitement. Fait que pour moi, c’est vraiment une grande lacune parce que je pense qu’on devrait vraiment offrir une diversité, un choix à la personne, un accompagnement aussi par rapport au traitement et il y a des personnes qui se font mettre sur le traitement sans nécessairement savoir ce que c’est vraiment, sans avoir été averties qu’il va y avoir des symptômes de sevrage chaque fois que tu vas descendre ta dose. Il y a vraiment un besoin d’accompagnement puis d’information des personnes qui veulent le traitement. Il y a aussi tout le fait que, ben en fait on peut prescrire de l’héroïne médicale, mais il y a très peu de médecins qui le font. Fais que c’est pas une option non plus. Je sais qu’il y a des études qui se font par rapport à des traitements injectables, mais on est loin de ça encore. Tu sais, c’est plus difficile, mais quand on pense que les gens s’approvisionnent de manière non sécuritaire et qu’ils meurent, ça serait important qu’on pense vraiment à changer ça parce que là, on parle de personnes qui veulent un traitement. C’est des personnes qui ont déjà fait ce cheminement-là. On ne parle pas de personnes qui veulent pas rien savoir des traitements. Ils sont là, ils le veulent, mais ils n’ont pas l’information, ils savent pas comment ça fonctionne. Ils se sentent pas accompagnés, ils se sentent jugés à la pharmacie. C’est vraiment une grande problématique pour moi.

La stigmatisation de la consommation et du même fait des consommateurs est probablement la plus grande barrière dans notre travail. Pourtant, nous savons tous que la consommation se retrouve partout, il faut absolument se détacher de l’image de la personne qui s’injecte dans une ruelle entre deux containers. La stigmatisation, les personnes qui consomment la vivent tous les jours et même ceux qui se détachent tranquillement de leur milieu la vivent encore. C’est super décourageant, tu sais, de faire un cheminement, d’arrêter, mais de quand même sentir ce jugement-là des personnes, soit de la famille ou même, tu sais, des policiers, des hôpitaux. Il y a comme une espèce de perte d’espoir en la personne… c’est difficile quand on fait le cheminement, qu’on finit par, tu sais, se valoriser comme : « Je l’ai fait » puis sentir que les regards n’ont jamais changé puis qu’on se fait quand même considérer comme quelqu’un qui consomme puis qui est problématique. Ça, c’est juste assez pour donner envie à la personne de laisser faire. Mais heureusement, moi j’en ai vu plusieurs qui ne laissent pas faire suite à ça puis qui décident de défendre leurs droits, mais faut quand même penser que c’est pas parce qu’on arrête puis on est en cheminement qu’on est nécessairement la personne la plus forte au monde. C’est quand même un moment fragile pour la personne, puis le regard qu’on porte sur eux, c’est tellement important. La stigmatisation, tu sais, on la voit, c’est de se faire arrêter en traversant la rue, puis se faire fouiller, quand il y a d’autres personnes qui traversent la rue qui ne se font pas arrêter. C’est aussi de rentrer à l’hôpital avec un abcès créé par une injection puis de se faire regarder par le personnel comme si on était contagieux, puis dangereux. C’est justement d’aller à la pharmacie puis de devoir passer par-derrière, c’est de se faire dire « t’as juste à arrêter, c’est une question de volonté », c’est aussi se faire étiqueter comme un faiseur de troubles. C’est sûr que de consommer quand on n’a pas de logement, c’est pas mal plus visible, mais est-ce qu’on essaye vraiment de se mettre à leur place de cette personne là quand on trouve ça personnellement dérangeant ?

Les personnes qui consomment vivent tous les jours une discrimination fondée sur leur statut social, qui provient quand même de plusieurs instances, que ça soit le système de justice, le système de santé, l’aide sociale, la famille, l’entourage… et ça peut être même à l’épicerie, c’est vraiment partout.

Quand on fait de la défense de droit, on le sait qu’on n’est pas tout le temps dans l’opinion publique. On parle de plusieurs problématiques. On parle de solution et c’est pas nécessairement les solutions que monsieur et madame Tout-le-Monde pensent. C’est surtout ça qui est plus difficile je dirais. Le système en ce moment est prohibitionniste et le jugement aussi qu’il a engendré en faisant de la consommation un crime, ça infantilise puis ça stigmatise les personnes qui font usage de drogues, parce qu’on les associe à un fardeau ou encore un danger. Je pense qu’il faut vraiment, personnellement et collectivement, changer notre perspective et s’informer concernant les drogues en soi, mais aussi concernant l’approche de réduction des méfaits qu’on connaît pas souvent, mais qui a démontré les impacts les plus marqués en termes de promotion de la santé, de mise en œuvre des pratiques à moindre risque de prévention de surdoses. En ce moment là, on vit une crise de santé publique, les gens meurent, c’est vraiment une question de vie ou de mort. Derrière les statistiques qu’on voit de surdoses… c’est pas juste des numéros, hein, c’est des personnes et c’est surtout aussi des mères, des pères, des tantes, des grands-pères, des amis, des collègues, qui étaient peut-être plus proches de vous que vous ne le pensez. Le message le plus important, je pense que c’est vraiment de dire que personne n’est à l’abri. On a tous quelqu’un dans notre entourage qui consomme qu’on le sache ou non, mais c’est pas nécessairement problématique pour chacun. Je pense que si vous consommez ou non, faut vraiment s’informer parce que ça peut vous arriver à vous aussi...

J’ai jamais pensé que c’était un travail facile, mais laissez-moi vous dire que quand je rentre chez nous en toute sécurité, ça m’arrive de penser à ceux qui ne peuvent même pas compter sur le mot même, de la sécurité. Ces personnes-là, elles sont en survie. J’ai compris l’instinct de survie et ça me permet de mieux comprendre leur réalité. Quand on n’a rien, qu’est-ce qu’on fait ? Quand on essaie de se mettre à leur place, nous les intervenants, même nous on se dit des fois qu’on n’y arriverait pas, mais de voir l’impact positif qu’on peut avoir sur leur vie, même quand ils n’ont plus rien, pour moi, c’est vraiment ça ma paye.

Quand ça te touche personnellement, puis surtout dans un travail comme ça, c’est difficile, justement, de.... Tu sais, t’as une relation avec la personne, qui est vraiment différente. T’es pas sa mère, t’es pas son amie, t’es pas une collègue de travail, t’es la personne qui l’aidait par rapport à sa consommation. Quand la personne elle décède, de sa consommation, on se demande vraiment qu’est-ce qu’on aurait pu faire pour changer ça, tu sais. Mais la réalité, c’est qu’il y a vraiment rien des fois à faire. Nous ce qu’on a fait, c’est vraiment d’être là. Mais des fois le mal-être il peut pas être guéri. Moi, je ne suis pas médecin, je suis pas psychologue puis malgré tous les professionnels qui peuvent entourer la personne, le mal-être il peut être vraiment profond puis difficile à aller chercher puis à aller mettre un baume là-dessus.

Je pense qu’en tant qu’intervenante, faut tout le temps être sensible au travail émotionnel qu’on fait. On a toujours une barrière quand on travaille avec la personne, on ne prend pas les émotions, tu sais, on est vraiment là pour se mettre à la place de l’autre personne, la comprendre, l’accompagner. Parce que si on prend l’émotion, on n’aide pas pantoute. Si la personne elle pleure puis moi je pleure, il n’y a rien qui marche là. Mais le travail émotionnel, des fois, il est plus important que ça puis on s’en rend pas compte quand on arrive à la maison puis qu’on a vécu, tu sais, quelque chose que… Les gens ils viennent nous voir tous les jours en nous mentionnant tellement des moments lourds de leur vie. On dirait qu’on les lâche jamais, il y a toujours quelque chose qui se passe. Fait que c’est important vraiment de continuer à se reculer de ça quand on arrive à la maison. Je pense que, tu sais, il y a d’intervenants qui sont plus capables de séparer ça. Ça fait pas 20 ans que je fais ça. Fais que je suis encore en train de travailler là-dessus, mais c’est vraiment important parce que justement, il y a une fatigue émotionnelle qui peut arriver. Dans le communautaire, on voit ça souvent. C’est quelque chose qui se passe, les intervenants ils partent en arrêt de travail, ils reviennent. C’est important de préserver notre santé mentale. Puis je pense que c’est important aussi d’être bien entouré dans ton organisme. Moi dans mon organisme, on ne parle pas de congé maladie, mais on parle de congé santé. Ça change déjà la manière de voir la chose. On nous encourage à prendre congé quand on se sent pas bien, pas juste parce qu’on a mal au bras ou mal à la tête. Parce que c’est important pour notre travail de vraiment être là puis prête à écouter la personne malgré, tu sais,  comment on est puis comment on peut se sentir cette journée-là. C’est important. Puis, je pense, c’est la priorité, c’est de se poser la question : « Est-ce que je suis prêt aujourd’hui à aller travailler et à écouter les gens ? » ou je suis bouleversé par certaines choses ou je sens que j’ai pas dormi de la nuit et que je ne serais pas la meilleure intervenante pour la personne. Fais que c’est tout un travail aussi de mettre ses limites puis de penser à ça. C’est quelque chose qui je pense va se travailler toute ma vie. Mais ça fait partie du travail. En même temps, moi je le fais beaucoup par motivation intrinsèque, là, tu sais. C’est une passion. Fais que c’est sûr qu’il y a des émotions là-dedans. Fait qu’il faut que j’essaie de voir quelle émotion, et où je la mets, tu sais. Quand je fais de la défense de droits, je trouve que c’est une belle manière de gérer cette émotion-là  tu sais : d’aller vraiment vers les solutions, pas vers le problème… d’avancer. C’est le fun pour moi, tu sais, de continuer d’avancer et de voir les solutions, mais c’est aussi plaisant pour les personnes qui sont entourées de problèmes de penser que oui, il y en a une solution. Puis, il y a des droits à défendre, il y a des revendications à faire. Tu sais, t’as le droit d’être défendue parce que tu es une personne comme une autre. C’est ça qui m’aide vraiment à mieux canaliser cette émotion-là, c’est de la changer un peu en motivation, en quelque chose qui m’aide à aller vraiment défendre les revendications des personnes qui consomment.

Narrateur :

Malheureusement, le nombre de décès dus à la consommation d’opioïdes au Canada continue d’augmenter chaque année. Cette crise affecte la santé et la vie de gens de tous les horizons, de tous les groupes d’âge et de toutes les situations économiques. Elsa nous fait part de ses idées pour aider à réduire le nombre de surdoses liées aux opioïdes et sauver des vies.

Elsa :

Je pense qu’on doit espérer des changements autant structurels que législatifs, aussi un changement au niveau de l’investissement implanté dans la répression et la prohibition qui a démontré, qu’aucune des mesures mis en place jusqu’à maintenant ne semble réduire les taux de mortalité de manière conséquente. En ce moment, le cadre législatif au niveau des substances ne nous permet pas de sauver des vies, et surtout criminalise toute une communauté de personnes. Faut se rappeler qu’un consommateur de drogues illicites est encore considéré comme un criminel au Canada. Mais est-ce que c’est vraiment des criminels ? Si on les considère comme des criminels, qu’on les envoie en prison, est ce qu’on est vraiment en train de promouvoir leur santé, est-ce qu’on les aide vraiment ? C’est des personnes tout comme vous, puis si un jour vous vous retrouvez en situation précaire, que vous consommez et que ce soit problématique ou non, je suis convaincue que vous ne voudriez pas qu’on vous voie comme un criminel. Je pense vraiment qu’il faut agir puis pas oublier aussi la source du problème. Au-delà de la criminalisation, il y a vraiment une problématique au niveau de l’approvisionnement en substances.

En ce moment, l’approvisionnement en drogues contaminées, soumises à aucun contrôle de qualité, c’est un facteur déterminant des décès par surdoses puis c’est aussi ce qui empêche pas la personne de consommer. La contamination des drogues est dangereuse, pourquoi ? Parce qu’on pense que c’est les drogues de rue, les consommateurs de rue, qui sont à risque, mais nous savons que ceux qui consomment ne proviennent pas tous de ce milieu, et ceux qui ne proviennent pas de ce milieu, peut-être qu’ils ne connaissent pas les ressources. Dans le fond ils pourraient se retrouver par exemple, dans une situation où, une fin de semaine décident de consommer de la cocaïne de manière récréative (ce qui arrive quand même, on ne peut pas se le cacher), sans penser peut-être qu’elle serait contaminée, sans savoir que des organismes distribuent des tests pour détecter la présence de fentanyl, donc ils sont à risque de surdoses, et n’ont peut-être même pas en main l’information nécessaire pour éviter ce genre de situation. Si je vous pose la question : si vous consommez 2 fois par année, est-ce que vous avez vraiment pensé à avoir votre trousse de naloxone avec vous ? L’approvisionnement en drogues contaminées, et la criminalisation de cette consommation vous mets à risque de surdoses et vous étiquètent comme un criminel. Il faut des changements et des changements rapides, parce que les décès se comptent aujourd’hui par milliers.

J’ai eu l’immense privilège de travailler avec une personne qui encore aujourd’hui m’épate dans son cheminement. Je l’ai vu grandir et reconnaître ses forces, dans toutes les opportunités d’implication qu’elle a eues. La vérité c’est que cette personne-là m’a tellement appris sur moi-même. Avec la lourdeur de son vécu, les larmes lorsqu’elle me l’a partagé, c’est impressionnant de voir à quel point l’être humain peut s’adapter en mode survie, et comment, aussi il peut se rétablir. Aujourd’hui, avec son vécu, son expertise, elle prend parole pour défendre ceux qui ont passé par le même chemin qu’elle. Je pense que ce qui est important là-dedans, c’est qu’il y a de l’espoir dans chaque histoire… faut simplement voir le positif dans les détails, parce que si on n’y croit pas nous-mêmes, on n’aide pas la personne à s’accorder une valeur et à se faire confiance. C’est probablement auprès d’elle que j’en ai appris le plus.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche. Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées et le langage utilisé par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission. La reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 6 : Kirk (audio disponible en anglais seulement)

Kirk a subi une blessure grave à la main et s'est vu prescrire des opioïdes pour soulager sa douleur. Huit ans plus tard, il a décidé d'arrêter de prendre des opioïdes et il lui a fallu des mois pour arriver à réduire sa consommation de médicaments. En racontant son histoire, il espère encourager les gens à collaborer avec leur médecin pour trouver les solutions qui leur conviennent. Écoutez son histoire.

Transcription : Épisode 6

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

D'après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-mêmes à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

Lors de vacances dans le Sud afin de célébrer ses 40 ans, Kirk s’est aventuré hors du complexe avec un membre du personnel de l’hôtel pour prendre un verre et souligner l'évènement. La soirée a pris un mauvais tournant quand l’auto est entrée dans le stationnement d’un restaurant abandonné, où un groupe menaçant attendait. Craignant pour sa vie, Kirk s’est enfui et a escaladé une clôture de l’autre côté de la rue, se coupant à la main. Il s’est rendu à un hôpital local, où sa main a été traitée et recousue, mais, de retour au Canada, les médecins ont constaté que sa blessure était gravement infectée. Ils se sont précipités pour sauver sa main. Kirk a subi quatre opérations et suivi des traitements de physiothérapie pendant un an pour recouvrer l’usage de sa main. On lui a aussi prescrit des opioïdes pour l’aider à gérer sa douleur. Écoutons l'histoire de Kirk.

Kirk :

Quand j’étais à l’hôpital, une équipe de gestion de la douleur venait me voir régulièrement. Ils prennent en charge les niveaux de douleur des personnes, et après chaque opération, je recevais brièvement une pompe à morphine. Puis, j’ai été traité avec peut-être des injections de morphine et d’autres pilules tel que des opioïdes comme de l’OxyContin et des médicaments similaires pour contrôler la douleur. Ce que je pensais être une bonne chose parce que ça me donnait plus de mobilité, ça me donnait la force et la tolérance à la douleur qui me permettaient d’étirer la main et de saisir les choses lors des traitements de physiothérapie qui ont duré environ un an.

Donc, après être sorti de l’hôpital, j’ai continué à voir mon médecin de famille, et elle a repris le traitement de la douleur, ce qui, dans ma tête, vraiment, je pensais que c'était la seule option pour supporter toute la douleur que je ressentais. Alors, j’ai commencé à prendre une dose régulière. J’ai débuté avec un timbre de fentanyl, puis j’ai changé pour de l’OxyContin, du Percocet et de nombreuses autres sortes de médicaments. Et là encore, le but était de contrôler cette douleur, de retourner au travail, et j’avais de jeunes enfants à ce moment-là, donc j’essayais vraiment de surmonter la douleur, et cetera. Avec le temps, et oui, je suis retourné au travail et j’ai continué de m’occuper de ma jeune famille avec ma femme. À ce moment-là mes enfants étaient de jeunes garçons actifs de trois et cinq ans. Donc, je continuais donc à penser que ces médicaments aidaient, ils me donnaient de la mobilité, ils m’aidaient à contrôler la douleur.

J’ai toujours estimé que les médicaments m’aideraient à me rapprocher de mon but, de ne plus avoir de douleur. Au fil du temps, je me suis rendu compte que ce n’était pas un but très réaliste. Et si j’avais compris que prendre des médicaments, en particulier les antidouleurs opioïdes, de la façon prescrite, que très vite mon corps s’était habitué à ces médicaments. Je devenais dépendant des médicaments. Je ne m’en étais pas rendu compte et je ne réalisais pas que de ne plus ressentir de douleur n’était peut-être pas un but réaliste, même si c’était ce que je m’efforçais toujours d’atteindre.

Alors, je ne me souviens plus exactement du moment précis, mais, au fil du temps, j’ai compris que cette douleur était permanente. Je suis allé à une clinique de la douleur à St. Joe`s qui était fantastique. Je me suis aussi rendu compte que cette expérience avait d’autres effets résiduels. Et, l’un des principaux que j’ai compris, c’était que je souffrais de TSPT, du trouble de stress post-traumatique, et que j’étais traité par ma psychologue, ce qui était fantastique de parvenir à comprendre et à contrôler ça, ce qui a été formidable quand nous sommes arrivés à cette solution.

Donc j’ai continué de prendre les médicaments. J’étais à la clinique de la douleur et nous avons essayé toutes sortes de choses comme des infusions de kétamine, toute une gamme d’autres médicaments. Et ce que j'ai réalisé après huit ans et demi de traitements, après avoir compté les médicaments, c'est qu'on m’avait remis plus de 600 ordonnances en huit ans et demi pour divers médicaments, ce qui m’a stupéfié.

Je m'en suis aperçu un soir alors que nous étions assis à la maison, j’ai dit à ma femme Anna : « Anna, » j'ai dit, « J’en ai assez des médicaments. C’est fini. » Et elle a répondu : « Qu’est-ce que tu veux dire? » Et j’ai dit : « Et bien, j’ai tellement d’effets secondaires à cause de ces opioïdes, » j'ai dit, « Il doit y avoir une meilleure solution. » Et elle a répondu : « Alors, quelle est ta solution? » J’ai dit : « Ma solution, c’est d’arrêter les médicaments. »

J'ai eu l’impression à un moment donné qu'avec les opioïdes, ils aggravaient ma douleur. Et en fait, après huit ans et demi d’utilisation, ils aggravaient vraiment ma douleur. Donc, j’ai conçu ce plan, mon plan initial était de simplement arrêter les médicaments, en sevrage brutal, si vous voulez. Et j’ai présenté ce plan à mon spécialiste de la douleur, à mon médecin de famille, et ils étaient tous les deux d’accord que ce n’était pas une bonne idée d’arrêter les médicaments. Je ferais subir à mon corps trop de traumatisme. Ton corps devient dépendant aux opioïdes en très peu de temps, donc le sevrage brutal n’était pas une bonne option.

Je me suis alors demandé ce que je pourrais faire d’autre? Et j’ai alors commencé à lire sur la réduction progressive. Ce que c'est, c'est de prendre la dose de médicaments à laquelle le corps est accoutumé et réduire la dose très lentement. C’est un processus très lent. Et donc c’est donc ce que j’ai fait et j’ai conçu un plan avec mes médecins et je l’ai présenté à mon médecin de famille. Et elle était d'accord, elle était d'accord avec le plan et l'échéancier.

Donc au début, j’ai réduit mes médicaments de 10 milligrammes toutes les trois semaines. Et chaque fois que je baissais la dose, j’avais des nausées, j'étais malade, je suais, je me sentais vraiment mal pendant des jours. Et il n’y avait pas grand-chose à y faire. Je devais me battre contre cette épreuve. Et j’ai continué de focaliser mon objectif ultime sur des choses comme mes enfants, sur des choses comme le fait de reprendre ma vie normale, c'est ce que je me disais. Donc je me battais vraiment contre ces médicaments et j'ai fait des médicaments mes ennemis dans mon esprit. Donc les médicaments étaient l’ennemi et ma réduction progressive était axée sur mes enfants, et parvenir à zéro était mon but, et je n’arrêtais pas de penser que je devais l’atteindre.

Donc, toutes les trois semaines, j’étais malade alors que je réduisais la dose de médicaments et je me sentais un peu mieux au fil du temps. Je ne me suis pas absenté du travail, j’ai continué d'aller au travail. Et donc le temps a passé et il m’a fallu environ sept mois pour parvenir à zéro. Mais, probablement à mi-chemin, je me suis dit que ça prenait trop de temps, qu’il fallait que j’augmente la fréquence, et ce que je veux dire par ça, c'est qu’au lieu de réduire progressivement toutes les trois semaines, je voulais le faire toutes les deux semaines parce que je pensais que ce processus était vraiment trop long.

Donc je suis passé à une fréquence de deux semaines et éventuellement, vous savez, j’ai atteint mon but après sept mois. En 2016, heureusement, je suis parvenu à zéro. Quand je suis arrivé à zéro, je m’attendais à ne plus avoir ce que j’appelle souvent le voile des opioïdes, vous savez, ce brouillard causé par les opioïdes, tous ces effets secondaires qui affectaient ma mémoire et de nombreux autres aspects de ma vie. Je pensais que ça allait tout disparaitre quand j'arriverais à zéro, mais en fait, ce n’est pas ce qui est arrivé. Il m’a fallu environ neuf autres mois après être parvenu à zéro, neuf mois de plus, pour me sentir vraiment normal de nouveau, pour me sentir comme j’étais avant les médicaments, avant ma blessure.

Et ça m’a vraiment, vraiment surpris. Je ne m’attendais pas à ça. Et tout au long de ce processus, souvent je demandais souvent à mon médecin, mes médecins, que dites-vous de ceci, que dites-vous de cela?  Et ce n’était pas le fait qu’ils n’avaient pas la réponse, c’était plus une réponse tirée des livres et ils n’avaient jamais eu affaire à une réduction progressive et je ne m’attendais surtout pas à ce qu’ils aient à le faire. Je cherchais, c'était une personne qui avait réussi une réduction progressive de narcotiques. Je pensais lui téléphoner ou quelque chose du genre, afin d’avoir accès à quelqu’un qui l'avait fait, parce que je croyais qu’il s’agissait du chaînon manquant. Je me motivais à le faire, mais c'était long, c'était douloureux. Parfois, je me demandais si je réussirais à parvenir à zéro.

Heureusement, je l’ai fait, mais la seule pièce manquante, si je devais le refaire serait d'avoir accès à une ou plusieurs personnes qui l'avaient fait avec succès, et je n’ai pas pu en trouver. Donc je l'ai fait seul, et mes médecins ont été absolument fantastiques, mais je crois vraiment que la pièce manquante, c’était que beaucoup d’entre eux ne semblaient pas avoir d’expérience en matière d’opioïdes. Ils m’ont effectivement soutenu, mais un peu, je n’étais pas sûr que, parfois, ils pensaient que je ne réussirais pas. Je vais utiliser l’exemple de la première fois que j’ai suggéré à mes médecins que la réduction progressive était la voie dans laquelle je me lançais. Un médecin a suggéré que la suboxone était la bonne solution pour moi. Et la suboxone est un opioïde que plein de gens essaient lorsqu’ils effectuent une réduction progressive. Donc, il y avait la solution suboxone d’un médecin. L’autre médecin n'était pas d'accord et a suggéré que je ne prenne pas de suboxone et qu’une longue réduction progressive serait la bonne solution.

Donc à ce moment-là, je suis devenu un petit chercheur. Et tout, chaque médicament, chaque voie que les médecins suggéraient, je suis devenu, ma femme et moi sommes devenus nos propres défenseurs, notre solution, ce qui serait la meilleure solution pour nous, et nous avons décidé que la suboxone n’était pas le bon chemin et que la longue réduction progressive l’était. Donc vous savez, peut-être qu’à l'époque, il n’y avait pas beaucoup de patients qui se manifestaient et on ne discutait pas beaucoup de réduction progressive.

Et vous savez, en fait, dans l’ensemble, je crois que mon expérience a été très positive. Heureusement, mes médecins ont sauvé ma main. J'aurais aimé qu’ils soient venus plus tôt à la conclusion que l’élimination des opioïdes était la bonne solution pour moi, car ça a beaucoup perturbé ma vie familiale et professionnelle et il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que la bonne solution, c’était de ne pas prendre de médicaments.

Souvent, quand je prends la parole en public, des médecins et d’autres personnes dans l’auditoire me demandent : « Et bien, comment votre douleur est-elle différente quand vous la comparez au moment où vous preniez des médicaments par rapport à aujourd’hui? » Et ils sont surpris d’apprendre que la douleur que je ressens à l’instant même où je suis assis ou je parle est semblable à celle que j’avais quand je prenais des médicaments. Je suis fasciné par le fait que les médicaments ne m’aient pas vraiment aidé autant que je le pensais. Et vous savez, comme pour beaucoup de patients en douleur, les médicaments deviennent une béquille, et ça devient juste une habitude d’en prendre pendant huit ans et demi. Tu penses que ça aide. Les médicaments ont effectivement aidé lorsque je faisais de l’activité physique, les pics de douleur que je ressens maintenant sont probablement pires qu’avant. Mais je n’ai pas tous ces effets secondaires ou les sautes d’humeur que je subissais et qui nuisaient à ma capacité de penser et de me rappeler des choses.

Narrateur :

La réduction progressive des médicaments a fonctionné pour Kirk, mais il est important de se rappeler que le rétablissement et la douleur chronique sont des phénomènes complexes. Ils peuvent toucher les personnes très différemment. La douleur chronique risque d’avoir des effets indésirables qui bouleversent la vie des individus et affectent leur capacité de fonctionner et leur santé mentale. Lorsqu’ils sont pris conformément aux consignes de leur professionnel de la santé, les opioïdes sur ordonnance peuvent aider les patients atteints de douleurs à prendre leur état en charge et leur permettre de mener une vie pleine et productive. Cependant, comme pour tous les médicaments, les opioïdes sont assortis de risques et d’effets secondaires potentiellement dangereux. Il est important de discuter avec votre fournisseur de soins de santé du meilleur moyen de gérer votre douleur. Kirk espère que son récit incitera les gens à collaborer avec leurs médecins pour trouver la solution qui leur convient le mieux.

Kirk :

Je ne recommande pas que tout le monde arrête les opioïdes. Ce n’est pas ce que je dis. Ce que je dis, c’est que j’ai trouvé ma solution en me renseignant et en me fondant sur mon expérience. Donc, quand je parle de douleur, de réduction progressive et d’opioïdes, tout ce que j’essaie de faire, c’est d’ouvrir cette voie pour quelqu’un qui est peut-être dans cette situation et, vous savez, ça peut être un élément de sa solution. Peut-être que m’avoir écouté va avoir incité cette personne à se diriger vers la solution la meilleure pour elle. Ce pourrait être de promener le chien ou de faire un peu plus d’exercice. Il ne faut pas arrêter de chercher cette solution, parce que je crois qu’il y en a une pour tout le monde. Il s’agit juste de savoir si la personne est prête à commencer à prendre connaissance de quelques options ou peut-être à mettre certaines de ces solutions en œuvre.

Parce que, peu importe ce qui vous fait mal, et il y a plein de choses qui s’insinuent dans la vie des gens en vieillissant, qu’il s’agisse de douleur ou d’autres défis dans vos vies, je crois qu’il faut continuer de chercher, de lire et de parler aux membres de sa famille. Je veux dire, ça aide vraiment si une personne a une famille qui la soutient beaucoup. Dans mon cas, ça m’a beaucoup aidé. Mais, même si quelqu’un n’a pas de famille élargie ou proche à laquelle il peut faire appel, je crois qu’il y a d’autres ressources, comme un médecin ou un thérapeute.

Je pense que ma psychologue a probablement été l’élément majeur de la solution. Et elle n’a jamais dit : « Vous savez, vous avez vraiment besoin de parvenir à zéro. Vous avez vraiment besoin de cesser de prendre ces médicaments. » Parce que je crois que, chaque fois que quelqu’un dit cela à une personne, on pense peut-être à un membre de la famille qui fume. Quand les gens lui disent : « Hey, tu dois vraiment cesser, tu dois vraiment arrêter », ce que cette personne doit vraiment faire, c’est de parvenir à sa propre conclusion en se fondant sur ses propres expériences plutôt que de se faire dire quoi faire par d’autres. Quand on peut parvenir à son rythme à la conclusion qu’il faut faire quelque chose, par soi-même, en se renseignant et en écoutant d’autres membres de la famille et d’autres experts, la solution est beaucoup plus facile.

Depuis que je ne prends plus de médicaments, ma vie a énormément changé. Peut-être moins d’un an après — je ne me rappelle pas exactement combien de mois après avoir cessé —, j’ai perdu mon emploi. J’ai travaillé pour le gouvernement provincial pendant de nombreuses années. Et j’ai perdu mon emploi, mais je ne peux pas dire si c’est à cause des opioïdes ou pas, parce qu’au même moment, l’organisme gouvernemental pour lequel je travaillais était en train d’être privatisé. Donc nous savions que des gens de notre ministère allaient perdre leur emploi, et donc j'ai été l’un d’eux. Et à ce moment-là, j’ai été très en colère. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que c’était une bonne chose. C’était une bonne occasion pour moi. Et mon occasion, c’était de parler de ce que j’avais appris et, vous savez, de ce qu’il m’est arrivé. Donc j’ai accepté mon indemnité de départ et je suis en train d'écrire un livre. Et je parle aux décideurs en Ontario qui voudront m'écouter, et je parle à d’autres organismes qui sont intéressés par le sujet, parce que je veux essayer d’aider avec une petite partie de la solution à cette crise des opioïdes.

La douleur est une chose très compliquée et très personnelle. Mais ce que je continue de lire sur ce qui se passe dans notre province et notre monde, c’est que des personnes meurent toujours à cause des opioïdes. J’essaie donc de déplacer l’aiguille juste un peu avec mon récit et mes solutions, et que peut-être on devrait mettre davantage l’accent sur ces expériences positives de patients et on devrait en parler un peu plus pour motiver et renseigner à la fois les médecins et les patients.

Quand j'ai participé à l’émission White Coat, Black Art de la CBC en novembre 2017, je n’arrêtais pas de recevoir des courriels de gens de partout au pays qui me demandaient : « Quelle a été votre solution? Qu’avez-vous fait? Quel était votre secret? » Et donc ça m'a surpris. J’ai été surpris que ces étrangers — ce n’était pas une seule personne, mais un bon nombre de gens qui communiquaient avec moi — qu'ils me disent des choses comme « Vous m’avez motivé à continuer de réduire progressivement ou à envisager la réduction progressive comme une possibilité. »

Donc j'étais surpris, mais aussi je comprenais que beaucoup de gens sont à la recherche de solutions s’ils sont prêts et qu'il s’agit vraiment d’une question de savoir quand on est prêt. Quand est-on prêt à réduire les médicaments peut-être un peu ou à adopter la solution qui doit être prise pour améliorer sa vie dans son ensemble? Car je peux dire que je prenais une forte dose d’opioïdes qui affectait de nombreux aspects différents de ma vie. Et c’est arrivé tellement vite que, tu ne sais même pas que tu es devenu dépendant avant d’avoir cessé de prendre des médicaments pendant un bon bout de temps et de retrouver ta personnalité. Ta motivation revient. Tu peux avoir une bonne nuit de sommeil et tu ne marches plus comme un zombie. Parce que j’avais beau pouvoir fonctionner quand je prenais les médicaments, quand j’y repense, j’ai été très très affecté. Tes facultés sont affaiblies. Mais, comme je l’ai dit plus tôt, ça se produit si graduellement qu’on s’en rend à peine compte, alors... J’ai vraiment hâte de continuer à faire passer le mot qu’il est possible d’aider les gens qui affrontent ces types de défis, cette douleur.

C’est incroyable le nombre de gens qui veulent aider. Et, vous savez, qui veulent peut-être changer ce qu’ils font. Mais il s’agit vraiment de la prise de conscience globale que, hey, il y a peut-être une meilleure solution.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche. Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées et le langage utilisé par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission. Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 7 : Donna (audio disponible en anglais seulement)

Donna repense à sa relation avec sa fille qui avait des problèmes de consommation de substances. Elle nous parle de ses expériences et de ses actions de sensibilisation pour attirer l'attention sur la crise des opioïdes. Écoutez son histoire.

Transcription : Épisode 7

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

D’après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent d’une surdose d’opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c’est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu’un qu’on connaît, à un collègue, aux gens qu’on aime, et qu’on est nous-mêmes à l’abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n’importe qui. Des milliers d’histoires en témoignent.

Donna nous parle de sa relation avec sa fille, qui était aux prises avec une consommation problématique de substances. Écoutons l’histoire de Donna.

Donna :

Elle a souffert de symptômes d’anxiété et de maladie mentale pendant des années avant de recevoir un diagnostic. Elle s’est auto-médicamentée avec de l’OxyContin qui lui avait été prescrit. Et elle était très honnête à ce propos, elle disait : « Cela fonctionne, cela m’aide avec mon anxiété sociale ». Et vous savez, dans ma grande naïveté, j’ai dit parfait, continue à prendre ce médicament, puisque tu arrives à fonctionner ! Tu fonctionnes bien comme ça, c’est parfait, c’est facile de s’entendre avec toi. Et ensuite le médecin a cessé de lui prescrire lorsque ma fille lui a expliqué, « c’est pour ça que je le prends », et il a dit : « mais je ne prescris pas ça pour cette raison » et lui a dit qu’il ne voulait plus être son médecin. Et donc elle s’est tournée vers les drogues de rue et ça l’a entrainé dans une terrible spirale qui a fait en sorte qu’elle a tout perdu. Ses enfants, sa maison, sa relation, tout, et elle a fini dans la rue, elle est devenue la droguée type que tout le monde cherche à éviter lorsqu’on la croise dans la rue.

Et alors, mon expérience a été que j’ai été dure avec elle et cela a fait en sorte qu’elle s’est enfoncée encore plus. Lorsque j’ai vraiment compris à quel point elle était en danger, il était trop tard et je n’ai pas pu la convaincre de demander de l’aide. Puis, comme je l’ai déjà dit, un jour, nous avons reçu un appel de l’hôpital nous demandant de venir rapidement, car ma fille était sur la table d’opération et qu’on ne savait pas si elle allait se réveiller. Ils devaient amputer sa jambe pour arrêter une fasciite nécrosante. Et lorsque nous sommes arrivés à l’hôpital, la chirurgie était terminée et ils n’avaient rien pu faire pour arrêter l’infection. La maladie avait atteint les organes internes et elle allait mourir. Et finalement, il fallait qu’elle me dise, tu sais, il faut vraiment savoir ce que la dépendance aux drogues est vraiment. Et lors de ses derniers jours, c’est ce qu’elle a fait avec moi, elle m’a parlé de cette dépendance, de ce qu’elle vivait et des raisons sous-jacentes pour lesquelles elle avait besoin de prendre des drogues.

Ça a été une révélation. Vous savez, quand elle est décédée, elle voulait que j’aide d’autres mères et d’autres pères à comprendre les raisons pour lesquelles leur enfant prend réellement des drogues. Et ce n’est pas pour le plaisir, ou pour s’amuser, et ce n’est pas simplement pour faire comme votre entourage. Lorsque vous commencez, il est très difficile d’y renoncer, surtout lorsqu’il s’agit d’opioïdes, car ils modifient le corps d’une personne. Cela a été mon plus gros défi, de dire aux parents que consommer n’est pas uniquement un acte délibéré, quelque chose qu’ils peuvent arrêter. Nous devons vraiment faire des efforts pour comprendre les effets des opioïdes sur le corps d’une personne et de la dépendance qui en résulte.

Et vous savez, les parents trouvent plus facile — et personnellement j’ai trouvé cela plus facile — d’être dur que de tenter de résoudre un problème que personne n’a réussi à solutionner pendant des décennies. Et ça remonte à l’époque où les opioïdes étaient ce que j’appellerais des « drogues propres » parce qu’elles étaient prescrites. Et aujourd’hui, ce qui est vendu sur le marché, je veux dire, les gens n’ont même plus le temps de développer une dépendance. Les gens meurent souvent avant même d’avoir pris leur deuxième dose dans de nombreux cas. Alors, on ne parle plus du même genre de crise qu’à l’époque où ma fille consommait… Aujourd’hui, les parents n’ont même plus le temps d’être fermes avec leur enfant ni même d’avoir le temps de réfléchir à cette possibilité, c’est la mort automatique, vous savez, et les parents reçoivent un appel leur annonçant la mort de leur enfant plutôt qu’un appel leur disant que leur enfant est dépendant des drogues. Moi, j’ai eu cette chance. Je l’ai gaspillée. Mais aujourd’hui, beaucoup de parents n’ont pas cette chance.

Dans la plupart des cas, je pense qu’il est pratiquement impossible de voir venir les choses. Vous savez, un jeune va à une fête et quelqu’un lui dit : « Hey, essaye ça », et ils le font et ça peut être n’importe quoi, de la cocaïne, à un party de pilules et parfois du fentanyl mélangé à la drogue et les jeunes sont parfois naïfs à propos des opioïdes et puis c’est fini, ils sont morts.

Si je devais revivre cette période avec tout ce que je sais aujourd’hui, et je le fais avec mes petits-enfants, mes neveux et nièces, j’en discuterais de façon honnête et franche. Je leur explique qu’il y a une crise, qu’il y a toutes ces drogues épouvantables qui circulent. Et, vous savez, d’être extrêmement prudent dans tout ce qu’ils font et dans les décisions qu’ils prennent. Je ne suis pas assez naïve pour croire qu’ils n’essaieront jamais de drogues. Je ne veux pas voir un autre membre de ma famille mourir en raison des drogues alors je tiens à les prévenir, leur expliquer comment utiliser la naloxone, de ne jamais consommer seuls, de les informer de toutes les précautions qui existent. Je veux leur donner tous les outils pour s’en sortir et je leur dis qu’ils peuvent me parler de tout. Vous pouvez tout me demander et je serai là pour aider. Je ne critique pas, je ne fais pas de stigmatisation, je ne voudrais surtout pas faire ce que j’ai fait lorsque ma fille était là. Il faut simplement être présent, en discuter ouvertement, être là si quelqu’un a besoin d’aide. Vous ne pouvez pas simplement avoir une attitude moralisatrice et vous dire que vous êtes au-dessus de la crise. Une telle attitude mène à la mort.

Narrateur :

Donna a elle-même fait face à une utilisation problématique de médicaments disponibles sur ordonnance. Malgré son expérience, elle a trouvé difficile de comprendre ce que vivait sa fille.

Donna :

Vous savez, je prenais de l’OxyContin, de la neurotine, Effexor, Wellbutrin, tous sur ordonnance et tous en même temps, et je buvais. J’étais totalement dépendante, et j’ai arrêté par sevrage brutal. J’ai été en mesure de le faire et ce n’était pas agréable pour les gens autour de moi. Mais j’ai réussi.

Ma fille n’a pas eu cette chance, au lieu de l’aider, je l’ai plutôt critiquée et stigmatisée… je veux dire c’est à cause de moi si on lui a retiré ses enfants et si on l’a mise en prison. L’aspect répressif, ou l’aspect criminel, voilà ce qui l’a empêchée de nous demander de l’aide. Elle a essayé de se débrouiller seule alors qu’elle était en crise. Donc non, ce n’est pas la solution, ce n’est pas la façon correcte de faire les choses. Je suis convaincue que le remède à cette crise passe par les services de santé, les services sociaux et les services en santé mentale.

Je pense qu’il est important que les gens se sentent libres de parler de leur combat contre la dépendance. Et je pense que d’en parler au grand jour est la seule façon de résoudre la crise actuelle. De la façon que l’on traite les gens qui consomment des substances, nous les forçons à se cacher et, comme je l’ai dit plusieurs fois, c’est ce qui les tue. Nous ne pouvons résoudre un problème que nous ne voyons pas. Si nous pouvons en discuter ouvertement avec les gens qui consomment des substances, de même qu’avec les gens qui sont là pour les aider afin de comprendre tous ensemble ce que nous pouvons faire plutôt que de simplement appliquer des solutions toutes faites, alors nous allons trouver les véritables solutions.

Et selon mon expérience actuelle de diriger des sites clandestins de prévention des surdoses, j’avais des avocats et des juges qui venaient juste pour être surveillés pendant qu’ils consommaient leur drogue. Donc, créer une atmosphère où ils se sentent en sécurité. Mais pourtant, il fallait que ça reste clandestin, ce n’est pas aussi ouvert qu’on pourrait le penser. Les gens sont prêts à recevoir de l’aide. Ils sont prêts à cesser de consommer, mais nous devons développer un système qui va les guider vers nous et faire en sorte qu’ils se sentiront à l’aise et qu’ils ne consommeront pas dans leur chambre.

Nous avons eu un jeune garçon âgé d’à peine 13 ans qui est venu nous demander de l’aide. Il faut accepter le fait que de toute façon, ce garçon consomme et il doit le faire dans un environnement supervisé pour éviter qu’il ne meure d’une surdose, et nous devons offrir à tous les autres des services sociaux, des services de santé et de santé mentale. Ce garçon venait d’une bonne famille. Il s’était fracturé une jambe, avait pris des opioïdes pour contrôler la douleur, et il n’arrivait pas à se sevrer, mais ne pouvait en parler avec son médecin, ne pouvait en parler avec sa famille, et le sevrage était extrêmement douloureux. On lui disait simplement d’être fort, d’endurer le mal, de s’en remettre. Alors il s’est rabattu sur les drogues de rue. Et il volait les membres de sa famille pour trouver l’argent pour se procurer sa drogue. Et il continuait.

Plutôt que de punir l’enfant lorsqu’il prend des mauvaises décisions pour obtenir quelque chose dont il a besoin, ça aurait été une meilleure situation de dire : « Pour quelle raison voles-tu ? Pour quelle raison tentes-tu de vendre tout ce que tu trouves dans la maison ? Pour quelle raison as-tu encore besoin de consommer ces drogues ? » Puis l’amener chez le médecin et dire OK, il faut faciliter le sevrage, baisser sa dose et lui permettre de ne pas être trop malade pendant le processus. Et nous devons faire attention à ça et surveiller ce qu’il se passe. En rétrospective, j’agirais différemment avec ma fille et je lui dirais : « OK, tu es tombée en bas de l’escalier, on t’a donné de l’OxyContin et tu en es maintenant dépendante. Allons voir le médecin, allons à la clinique de traitement des dépendances et trouvons une façon qui fonctionne… pour passer au travers la douleur du sevrage et de tout le reste, et simplement revenir à une dose acceptable jusqu’à ce que tu cesses complètement. »

Je pense que le premier conseil que je donnerais aux parents est de ne pas présager de ce qui arrivera. Il faut respecter les valeurs que la personne qui consomme veut atteindre. Et peut-être que cette personne consommera pour le reste de sa vie, mais qu’elle pourra bien fonctionner en société en même temps. On ne doit pas attendre des gens qu’ils deviennent ce qu’on veut qu’ils deviennent. Il faut leur permettre d’être ce qu’ils veulent être. Et... dans le cas de ma fille, lorsqu’elle a su qu’elle allait mourir, elle a dit : « Je veux juste être en paix. Je ne veux plus vivre avec ces démons qui s’agitent dans ma tête et je ne veux plus subir la douleur des blessures que je me suis infligées à moi-même. Je veux me sentir en paix ». Et sachant qu’elle allait mourir de toute façon, il me fallait simplement accepter cela, non ? Je devais accepter le fait qu’elle allait continuer de consommer ces substances jusqu’au moment de sa mort. C’est son choix, ce n’est pas le nôtre, ce n’est pas notre vie à vivre. Bien sûr, je veux les protéger les gens. Je veux que tout le monde demeure en vie, mais… il reste que les gens font leurs propres choix, et lorsqu’on est dans une position où l’on est incapable de faire les bons choix, il faut les soutenir dans leur désir de faire les bons choix.

Aujourd’hui, je m’efforce de diriger les gens vers une clinique où ils auront un accès rapide pour traiter leur dépendance. Ils s’assoient et on leur demande : « Que veux-tu ? Consommer en toute sécurité ? Réduire ta consommation ? Faire un sevrage brutal ? Comment pouvons-nous t’aider et te soutenir ? » Et ils font un plan. Un contrat est établi et tous travaillent pour ce que ça fonctionne. Oui, il y a beaucoup de rechutes, et il y a des allez-retour, mais le dialogue est ouvert et les gens ne sont redevables qu’à eux-mêmes : c’est ce que j’ai décidé de faire et c’est ce que je veux faire et ces gens sont là pour me soutenir dans cette action. Plutôt que de les enfermer, de les forcer dans une clinique de traitement et de refermer la porte et de leur dire, vous allez souffrir dans ce processus. Non seulement ils sont d’abord punis par ce qui a causé leur dépendance aux opioïdes, mais ils sont punis également lorsqu’ils tentent de s’en sortir. Je ne pense pas que l’on peut continuer à les punir pour ça. Nous devons être en mesure de les aider. Pour cela, nous devons d’abord et avant tout traiter les causes de leur dépendance.

Narrateur :

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d’opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C’est celui d’une amie, d’un collègue, d’un proche. Quand on regarde dans les yeux d’une personne touchée et qu’on voit son propre reflet, c’est par là que commence l’élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d’obtenir de l’aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées et le langage utilisé par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n’a aucunement validé l’exactitude des propos entendus pendant l’émission. Reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d’utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

Épisode 8 : Stéphane

Stéphane a eu une chirurgie pour traiter des abcès récurrents et on lui a prescrit des opioïdes pour gérer la douleur. Après avoir pris plus de médicaments que ce qui lui avait été prescrit, ses problèmes de consommation de substances ont empiré. Stéphane parle de ses expériences et de son cheminement vers le rétablissement. Écoutez son histoire.

Transcription : Épisode 8

Narrateur :

Bien en vue est une série audio produite par Santé Canada, qui explore les histoires personnelles de personnes touchées par la crise des opioïdes.

D'après les statistiques les plus récentes, environ 12 personnes meurent chaque jours d'une surdose d'opioïdes au Canada.

On le voit au bulletin de nouvelles. On est conscient que ça arrive. On sait que c'est vrai. Mais on se dit que ça ne pourrait pas arriver à quelqu'un qu'on connaît, à un collègue, aux gens qu'on aime, et qu'on est nous-mêmes à l'abri.

En réalité, la crise des opioïdes bat son plein bien en vue et peut toucher n'importe qui. Des milliers d'histoires en témoignent.

Stéphane a eu une chirurgie pour traiter des abcès récurrents et on lui a prescrit des opioïdes pour gérer la douleur. Voici son histoire…

Stéphane :

J’avais 25 ans à cette époque-là. J’étais un homme de famille, un homme de parole, je faisais quelques activités hebdomadaires avec ma petite famille, je jouais avec mon garçon, je soupais au restaurant avec ma conjointe. Nous allions au cinéma, on s’amusait beaucoup. On avait souvent des petites soirées intimes en buvant quelques verres de vin…

Pis là… j’avais des problèmes familiaux par exemple… J’ai cessé de parler à mes parents pour de grandes variétés de raisons, ce qui m’a conduit à un problème de consommation d’alcool pour réduire mon anxiété. Je suis de nature une personne très stressée dans la vie… Je suis une personne hyper sensible. J’ai été diagnostiqué avec un trouble d’anxiété généralisée depuis un jeune âge. Cependant, j’avais déjà réglé une grande partie avant l’arrivée de mon petit garçon. Bref, je buvais quelques bières tous les soirs et le problème avec ça c’est que ça m’empêchait de conduire mon véhicule et ça devenait un sujet chaud entre moi et ma conjointe parce qu’on pouvait pas faire beaucoup d’activités le soir, on pouvait pas faire beaucoup de choses ensemble… ça fait qu’en général j’ai toujours bien aimé ma vie… J’avais une belle piscine, une belle maison, je faisais du BBQ en arrivant du travail, je prenais un verre en arrivant, je jasais de ma journée avec ma conjointe, mais j’avais toujours un petit vide à l’intérieur de moi… J’ai eu beaucoup de difficulté à le trouver, c’est au travers de cette expérience que j’ai réalisé beaucoup de choses.

Ça faisait quelques mois que je me faisais opérer pour des abcès récurrents, et une fois, ça m’a fait vraiment mal et j’ai demandé à mon médecin un médicament contre la douleur, sans même avoir d’arrière-pensée ou même d’être informé des opioïdes in the first place. La chirurgienne m’a demandé ce que je voulais entre des Dilaudid ou des Percocet. Dilaudid c’est de l’hydromorphone… aujourd’hui je sais ça. Percocet se compose de 5 mg d’oxycodone mélangé avec 325 mg de Tylenol, puis j’ai choisi des Percocet, parce que j’avais déjà entendu ce mot-là dans mon entourage, mais sans savoir c’était quoiexactement. J’ai revenu chez moi de l’hôpital et j’avais très mal. J’ai pris un comprimé qui était composé 5 mg d’oxycodone comme je disais… Environ 30 minutes plus tard, j’ai commencé à être vraiment fatigué, j’avais chaud, j’avais mal au cœur, j’étais vraiment mal en point, j’avais le goût de vomir donc je suis allé m’allonger dans mon lit. Le lendemain, j’en voulais plus, je trouvais ça trop fort, mais la troisième ou quatrième journée après mon opération, j’avais encore un peu mal alors j’ai continué d’en prendre jusqu’à un moment donné… c’est là que ça commencé… Une sensation d’euphorie est venue s’installer. Et quand je dis euphorie, je veux dire une euphorie sensationnelle, un état de bien-être que j’avais jamais ressenti auparavant dans ma vie. Je regardais ma conjointe assise sur le divan, un rayon de soleil traversait la fenêtre, ça éclairait tout le salon. Je l’ai regardée, j’ai dit « WOW ! C’est quoi qui se passe ? Je me sens tellement bien. » J’avais les larmes aux yeux de confort, je me disais « Qu’est-ce qui se passe ? » J’étais sans mot à ce moment-là. C’est là que j’ai découvert le merveilleux monde des opioïdes, mais sans savoir tout le bagage qui venait avec. Puis la bonne chose avec ça, c’est que je sortais plus souvent. Je faisais plein d’activités avec ma femme, avec ma famille. C’était le plus beau chapitre de ma vie. Mais c’était ce qu’on appelle un pink cloud. Un pink cloud, c’est la première fois qu’un enfant rentre dans un candy store… ou peu importe. Ce sentiment que tu as, c’est un sentiment que tu vas retrouver une fois et que tu vas toujours essayer de chaser toute ta vie comme la première fois que tu deviens soûl avec de l’alcool avec tes amis, t’as tellement un bon moment, tu essaies toujours de rechercher ce sentiment-là. Une fois que tu as passé ton pink cloud, c’est terminé après.

Là, ma première prescription, je l’ai passée… C’était la fête à ma blonde, on est allé au cinéma ensemble, puis à la place de prendre un verre de bière, j’ai décidé de prendre mes Percocet puis je me disais « WOW ! Je vais vraiment arrêter de boire, puis prendre juste ça à c’t’heure, je me sens tellement bien là-dessus ». Fait qu’après une couple de temps, peut-être un mois, il me restait plus de comprimés. Mais ça me dérangeait pas, c’était pas la fin du monde. Je me disais « Si j’en ai, j’en ai, si j’en ai pas ben, j’en ai pas ». J’ai appelé ma chirurgienne et j’ai dit : « J’ai encore des gros maux au niveau de l’abcès… ça serait-tu correct si tu m’envoie une autre prescription ? » Elle m’a dit : « Écoutes, » C’est là qu’elle m’a lancé ce commentaire-là qui m’a marqué au fil du temps : « Tu vas avoir des ben plus gros problèmes si tu continues à prendre ces narcotiques-là que ton p’tit mal de ventre. » Puis… ça m’a suivi toute ma vie ça… ben toute la durée de mon addiction. Fait que là, j’allais au travail, je revenais chez moi pis tout ce que je me souviens, c’est que je ne me sentais plus bien après avoir pris de plus en plus de Percocet… Je me sentais plus bien, mais je blâmais pas les Percocet, je pensais vraiment que c’était juste moi. J’allais au travail, puis fallait que je quitte vers le midi pour m’en venir chez moi. Je partais en autobus, j’étais fatigué, j’avais mal au cœur, j’allais m’allonger et des fois je dormais pendant quatre-cinq heures. Je me réveillais à comme 6 heures le soir… Je me disais « Qu’est-ce qui se passe ? » Mais encore là, je ne pensais pas que c’était ça… je pensais que c’était peut-être une mauvaise passe ou des allergies saisonnières, ou peu importe.

Puis, la bonne chose avec ça, c’est que j’ai réussi à lâcher l’alcool alors j’ai diminué ma consommation pas mal avec les Percocet. Fait que, pour moi, c’était pas un problème encore. Je faisais plus de sorties fréquentes avec ma famille, mon anxiété était complètement disparue de ma vie, j’en n’avais plus. Je ressentais plus la moindre douleur avec les Percocet. Je me disais : « C’est quoi le problème de consommer des Percocet au lieu de prendre une bière ? Je me sens bien en en prenant. » C’est là que j’ai contacté mon médecin, un autre médecin… c’est un médecin qui m’a suivi toute ma vie… puis on se connaît assez bien, il sait que je ne lui mentirais pas peu importe… J’ai pris avantage de ça. Je lui ai demandé de me prescrire des Percocet pour la fibromyalgie. Il a cru ça, c’était très simple d’obtenir ce que je voulais… J’veux dire, j’ai bien des amis aussi que, justement, ils expliquent quelque chose à son médecin et ils se font donner des prescriptions magiques comme ça. J’avais pas beaucoup de Percocet à l’époque. J’en prenais peut-être 3 ou 4 comprimés par jour puis là il m’a prescrit 90 Percocet par mois. Fait que là pour moi, c’était Noël, je pense que c’est assez évident… je veux dire quand t’as un pot de bonbons qui va te durer longtemps… là tu sais… j’étais settlé là… j’étais set à tous les mois, je vais avoir mes 90 Percocet… la plus belle vie au monde…

C’est là que j’ai commencé à faire des retours précipités de ma job de plus en plus. Je pensais que je me ressentais toujours comme ça déprimé, maussade, anxieux, froid… des sueurs, des bouffées de chaleur, des gros mal de cœur quand je ne prenais pas mes Percocet. Je croyais que ça, c’était la vie normale parce que j’étais rendu que j’en prenais à tous les jours. Je passais au travers des 90 Percocet en dedans de peut-être trois semaines… J’avais une semaine que j’étais en sevrage à l’époque. Mais je ne savais pas encore c’était quoi un sevrage, puis c’était mon cerveau qui essayait de me convaincre de plus en plus que c’est vraiment ça la vie sans mes Percocet.

Au début, je passais de 4 comprimés puis peut-être deux mois après j’étais rendu à 12 comprimés par jour et après ça j’étais rendu de 16 à 20 comprimés. Alors je prenais entre 4 000 et 6 000 mg de Tylenol par jour. Avec seulement 3 000 mg de Tylenol, tu peux facilement avoir une sclérose du foie, avoir des problèmes cardiaques… tes internal organs peuvent juste… shut down. C’est en novembre-décembre 2015 que ça commencé à pas bien aller… Je commençais à avoir des sevrages... puis j’étais pas encore au courant de ça par exemple… J’ai commencé à faire plus de recherches sur Internet, voir des forums, discuter avec des gens, voir comment qu’ils se sentaient et c’est là que j’ai commencé à comprendre c’était quoi un sevrage, les symptômes et tout le kit.

Fait que là ma femme, elle était vraiment supportive, elle essayait du mieux qu’elle pouvait pour m’aider durant mon sevrage. Puis qu’est-ce qu’elle faisait, elle m’en cachait une couple sans que je le sache. Fais que quand j’arrivais dans ma semaine de sevrage, elle m’en mettait, mettons 4-5 sur le poêle. Puis là je la regardais et je disais : « Comment t’as fait ? » J’étais vraiment content. Elle me disait, ben alors comme ça au moins ce soir on va faire quelque chose ensemble peu importe, puis essayer de manager le reste, tu sais, pour pas être en sevrage. Fait que là pour moi c’était comme un cadeau du ciel…

C’est là que ma conjointe m’a annoncé sa grossesse pour notre deuxième enfant. Puis à cette époque j’ai changé ma médication pour de l’oxycontin. J’arrive à la pharmacie… Ça n’existe plus ! Ça été remplacé par du OxyNEO puis ça coûtait extrêmement cher. On parle de 150 $ par mois. Mais je n’ai pas d’assurance, je suis contracteur… J’essaye l’OxyNEO pour la première fois, ça ne fonctionne pas du tout, comme vraiment pas du tout. J’essayais des trucs comme les scraper, comme avec un peg egg. J’essayais de les faire fondre, de les griller dans le four… il n’y avait rien à faire… J’ai contacté mon médecin encore. J’ai dit « Est-ce que tu peux me changer au Percocet ? »…

Quand j’ai vu que ça commençait à aller mal encore… Je commençais à être de plus en plus de sevrage... là j’étais rendu à deux semaines de sevrage. C’est là qu’on a déménagé, c’était en juillet 2016. J’ai demandé une prescription à mon médecin de Oxy IR. C’est ce que j’avais retrouvé sur Internet. Il y a plusieurs formes d’oxycodone... Il y en avait à libération contrôlée, mais celui-là, IR, c’est instant release qui veut dire que la libération, elle se fait instantanément. La raison pourquoi j’ai fait ça, c’était pour enlever le Tylenol, justement. Alors il m’a prescrit la même quantité, mais de 10 mg, donc 45 comprimés de 10 mg. J’allais pas plus loin, je restais au même dosage. C’est là où j’ai eu mon vraiment gros premier sevrage. Ça pas pris grand temps avant que j’en pogne un puis quand j’ai eu mon premier sevrage, je vais tout le temps m’en rappeler là, j’étais en petites miettes, j’étais pas capable de dormir, j’avais les jambes impatientes. Là, j’ai demandé un devancement à ma pharmacie et ils ont dit : « OK, y a pas de problème, on va te le devancer pour cette fois-là. »  Là, je suis revenu sur terre, je commençais à me demander des questions là comme : « OK je pense pas que je vais pouvoir continuer à en prendre à tous les jours… » Mais ça, c’est un mal qui s’oubliait. Parce que quand t’es dans un high, tu t’en fais pas avec le futur, tu t’en fais pas avec rien. Tu t’en fous combien de temps tu dois attendre avant d’aller chercher ta prescription. Tu prends pas le temps de calculer ton prochain sevrage, si tu devrais faire attention ou non, parce que t’es bien dans ta peau, tu te dis que tu vas toujours rester bien de même, mais ça, c’est… c’est là où ça devient un problème. Fais que là, le prochain sevrage que j’ai eu, j’arrive à la pharmacie, je leur explique la situation puis ils ne veulent pas me devancer mes médicaments. Fait que là, j’étais vraiment en colère, vraiment, comme de la rage là. J’étais en dépression, en anxiété, je pleurais, je leur expliquais : « Je suis en sevrage… » Et là ils m’ont dit « Va à l’hôpital si t’es en sevrage, il n’y a rien à faire, nous on ne peut pas, c’est contre la loi, puis tout est vraiment bien analysé, on ne peut pas faire ça. »

Je me suis reviré de bord, j’ai contacté mon médecin, j’ai dit : « J’ai encore vraiment mal, est-ce que tu peux devancer ma prescription ? Pas de problème ! Il a fait ça. Il a appelé ma pharmacie, il a dit : « Vous pouvez lui laisser, là, y a pas de problème. » Peu importe, comme si de rien n’était. Puis là j’ai été en sevrage pendant une couple de jours parce qu’il n’avait pas écrit instantanément, ça s’est fait une couple de jours après. Mais une journée là, ça l’air de rien pour quelqu’un, mais une journée quand t’es en sevrage, c’est un méchant cauchemar. Là je commençais à passer au travers mes Oxy IR trop rapidement. Mon médecin m’a dit que je commençais à m’accoutumer de mes médicaments.

J’ai choisi de prendre mes médicaments aux deux semaines pour éviter le sevrage trop longtemps parce que j’avais aucun contrôle. Fait que je me suis dit : « C’est moi le mature là-dedans, j’va essayer de garder un meilleur contrôle… puis après 4 -5 jours, j’avais déjà plus de médication. Je commençais à vivre des sevrages en permanence puis ça commençait à être insupportable, pas pour moi, mais pour ma famille aussi. Parce que quand t’es en sevrage, tu feel pas, ça te tente pas d’aider personne. Tu veux juste trouve un spot confortable pis rester là.

Fait qu’après un bon mois, un bon six mois de tout ça, j’ai commencé à faire des recherches sur Internet pour un autre médicament qui est un peu moins intense, mais tu sais, qui fais la même chose. Puis il a bien des gens qui parlaient du Dilaudid.

Mais moi, stupide et naïf comme j’étais, je savais pas que plus t’en prends, plus ça va t’en prendre encore plus. Puis, j’ai demandé à mon médecin de le changer et il m’a dit : « OK parfait, viens chercher ta prescription. » Là, j’essaye ça ces Dilaudid-là. Je l’ai prend oralement comme c’est écrit et j’ai commencé à avoir des gros maux de cœur, puis je me sentais pas bien, c’était lourd, c’était pesant. Je vais tout le temps me rappeler de ce sentiment-là. C’était pas un bon sentiment. Puis ce n’était pas comme les Percocet pantoute. J’étais plus triste là-dessus que d’autres choses. Mais là je me disais : « Ah, c’est sûrement un sevrage d’oxycodone, parce que c’est pas le même médicament, bla-bla-bla, j’vais y laisser une chance. Fais que j’ai attendu à peu près un mois comme ça, puis non… c’était toujours la même chose… ça marchait pas pour moi du Dilaudid. Fais que je contacte encore mon médecin et je lui demande du Oxy IR, mais au lieu de 45, je lui dis : « Donne-moi en 90 de 10 mg ». Puis il dit : « OK, pas de problème, viens chercher ta prescription ». Fait que là je suis allé la chercher puis au bout d’un mois, j’ai passé au travers, puis là c’est là que j’ai pogné mon plus gros sevrage et là j’ai commencé à avoir des symptômes pas mal plus déplaisants. J’ai commencé à avoir de la diarrhée, j’ai commencé à avoir l’estomac qui me crampait, comme là j’avais tellement mal, puis dormir, ben là, ça existait plus. J’allais en bas, dormir sur le divan en bas dans le sous-sol parce que faisais juste bouger tout le long. Je donnais des gros coups de pied. Ils appellent ça le restlessless leg syndrome. J’étais en dépression… mais comme une dépression tellement sévère que j’avais des idées suicidaires puis je ne suis même pas de même comme personne. J’avais de l’anxiété persistante comme je voulais même pas sortir de chez moi. Fait que là, j’ai fait des recherches sur Internet pour trouver une meilleure manière de consommer du Dilaudid et c’est là où ce que j’ai fait la recherche, que je suis tombé sur un mot qui s'appelle, bioavailability. En français, je pourrais pas dire c’est quoi, mais bio, c’est le corps, availability, c’est comment que la drogue va faire effet… tu vas aller chercher, mettons son maximum potentiel de la dope, fait que là c’est là que j’ai lu que, en la sniffant, t’allais chercher jusqu’à 70 % du médicament, tandis qu’oralement, tu vas juste chercher 10 %. Fais que c’est un gros gaspillage. Puis en l’injectant… ben c’est pas pour rien que les hôpitaux ils injectent les gens... parce qu’ils ne veulent pas perdre de l’argent, je veux dire ça coûte cher des narcotiques fait qu’eux autres, ils utilisent le maximum de potentiel, fait qu’ils injectent les gens avec de la morphine ou du Dilaudid qui est justement de la morphine synthétique.

J’ai demandé de changer pour du Dilaudid à mon médecin, pis là il m’a traité de tannant. J’y ai été, il me l’a fait quand même, puis j’ai commencé à la sniffer. Là je me trouvais un peu bizarre… c’était pas moi, mais j’ai tombé sur quelque chose d’assez… j’ai trouvé ça vraiment, vraiment bon. J’ai tout de suite été hooked. Mais là, c’était pas le même effet que l’oxycodone. On ne parle plus du même high. Là, on parle du même high que l’héroïne. Je commençais à me sentir… il y a bien des gens qui appellent ça de même… on nod, n-o-d. Tu te sens le visage lourd, tu te sens… c’est comme une couverture chaude qui vient t’envelopper. T’es tellement bien, mais tu veux juste comme crasher, tu veux pas parler à personne. T’as pas envie de faire l’amour, t’as pas de libido, t’as pas rien, t’es juste tellement bien au plus profond de ton être, mais t’as plus le goût de vivre, t’as plus d’émotions. Y a plus rien qui vient te chercher, tandis que l’oxycodone, lui, ça te donne plus un high, t’as plus envie de faire des activités, t’as plus envie de sortir, parler avec les gens. Ta bouche, elle arrête pas, tu fais juste parler, parler, parler, pis les gens sont comme « OK on peut-tu parler ? » « Non ! » OK Parfait. On ne peut même pas placer un mot. Là, quand j’ai eu terminé mes Dilaudid, c’est là que j’ai eu le sevrage le plus atroce que j’ai jamais vécu, je croyais mourir. Puis j’ai même appelé infosanté 811.

C’est là qu’elle m’a expliqué que c’est plein de petites portes. À chaque fois que tu consommes des narcotiques, t’ouvres de plus en plus des petites portes partout dans ton corps, dans tes intestins, dans ton cerveau, pis ces petites portes-là, quand elles sont ouvertes, elles brisent. Fais que là, il y a d’autres portes qui s’ouvrent… elles brisent et il y a d’autres portes qui s’ouvrent à la longue que t’en consommes de plus en plus. Mais le problème avec ça c’est que quand tu commences à trop consommer d’opioïdes, ton corps ouvre trop de portes puis quand t’en as plus, toutes ces portes-là sont toutes ouvertes. Ces portes-là qui sont ouvertes cherchent le médicament à camoufler sinon le contrôle de ta température corporelle fonctionnera plus parce que là, il est rendu paresseux c’est plus lui qui le fait, c’est plus ton corps, c’est plus ton cerveau, c’est rendu la drogue qui s’en charge de toutes les choses qui se passent dans ta tête. Ta dopamine fonctionne plus, ta sérotonine non plus fonctionne plus, ta norépinéphrine fonctionne plus, il y a plus rien qui fonctionne… fais que non seulement ça, ça ne fonctionne plus, mais t’as laissé plein de portes ouvertes dans ton corps. C’est là que tu présentes des effets de sevrage… Fais que c’est ça qu’elle m’avait expliqué.

Fait que là, j’ai passé à peu près une semaine dans l’agonie. J’étais mort d’inquiétude, je me disais : « Je ne peux pas continuer là-dedans… » Mais pourtant, je l’ai fait, je l’ai fait pendant deux mois de temps, à tout le temps être en sevrage, puis ça eut un gros impact sur ma famille. C’était rendu assez loin… je veux dire… je revenais de travailler… J’allais travailler en plus de ça ! Qui est déjà... Je sais même pas comment je faisais… Aller travailler en sevrage, je sais même pas comment je faisais, mais je l’ai fait. Je quittais tôt par exemple, mais je le faisais. Quand je revenais chez moi, la première chose que je faisais… j’allais dans la douche et j’allais me coucher. Je ne pouvais pas aider ma femme et en plus, on avait un bébé naissant. Fait que, ça me déchirait le cœur, mais quand tu peux pas, tu peux pas, je veux dire… La bonne chose au moins, c’est que j’allais travailler, je ramenais du pain à la maison. C’était mon but, c’était au moins d’essayer.

Narrateur :

Chercher constamment l’euphorie et devoir subir les douloureux symptômes de sevrage a affecté tous les aspects de la vie de Stéphane… que ce soit sa famille, ses amis, son travail et sa santé mentale. Il nous raconte un de ses moments les plus bas.

Stéphane :

C’est quand j’ai réalisé que je commençais à sniffer à 6 h du matin avant d’aller travailler. Puis que là, je commençais à sniffer, puis sniffer et aux deux-trois heures, j’avais le nez congestionné. Je saignais du nez. C’était tellement contre mes valeurs, c’est tellement pas moi. Je suis tellement pas une personne comme ça, puis pourtant, me voilà… J’avais comme pas le choix de le faire comme ça, parce que sinon… mon sevrage était tellement trop intense. Une fois que tu as commencé à faire ça, tu peux plus revenir en arrière. Fais que, une autre chose aussi c’est de voir ma femme partir toutes les fins de semaine, les matins avec les enfants pendant que moi je me repose… surtout que j’avais un petit bébé dans ce temps-là. Puis ça grandit vite un bébé… j’veux dire il y a beaucoup de choses que j’ai manquées, que j’ai pas pu voir…. t’sais… Oui, je l’ai vu de mes propres yeux, mais j’étais tout le temps gelé. Il y a bien des choses que tu captes pas en dedans de toi. Tu t’en rappelles pas parce que les choses te marquent pas. J’ai remarqué que les choses te marquent quand tu es sensible, quand tu es émotionnel, c’est là que ça vient travailler puis ça reste en toi…

Fais que je sentais plus rien. Encore aujourd’hui, j’ai de la misère… Je me rappelle vaguement de mon bébé, comment ça s’est passé, puis tout le kit. Ma femme faisait plein d’activités avec les enfants pis moi j’étais dope sick comme on appelle. Puis à un moment donné - je vais tout le temps m’en rappeler – mon beau-frère était chez moi puis on jouait à l’ordi puis, je sais pas ce qui s’est passé j’en ai juste tellement trop pris cette journée-là… Il était comme 11 heures le soir, puis j’ai commencé à vraiment nodder, mais nodder au point de comme tomber en bas de ma chaise puis mon beau-frère m’a regardé comme « es-tu correct bro ? ». Je répondais pas, pis c’est là que – aujourd’hui je le sais – j’étais en overdose. J’étais en train d’overdoser… j’étais… mon cœur il battait même plus… Ça c’est une chose que je faisais tout le temps, je mettais mes deux doigts en dessous de ma gorge, où il y a ton pouls pour savoir comment fort qu’il bat, puis il battait même plus mon cœur, je le sentais même plus d’aucune manière. Je suis allé me coucher. J’aurais pu jamais me réveiller, c’est sûr et certain. Dans ce temps-là, j’étais pas souciant du danger, je me disais : « C’est pas une assez grosse dose ». Mais… Oh que oui ! On parle de 4 mg de Dilaudid, quand on en prend, mettons 12 par jour… oui, c’est assez une grosse dose pour te tuer. Quand je revenais du boulot, j’allais me coucher. Je skippais tout. Ma femme était prise à faire le ménage, la vaisselle, faire souper les petits, donner le bain, pis moi, tout ce que je faisais, j’allais me coucher. J’essayais le plus que je pouvais, j’allais travailler, je revenais, puis j’ai même pas eu la chance de profiter de mes journées, à moins quand j’étais buzzé les fins de semaine, ça c’était une autre paire de manches, mais là, ce que je faisais les fins de semaine, je faisais du ménage au grand complet, j’arrêtais pas jusqu’à des 4 heures du matin. J’étais tellement euphorique ! Je me rattrapais pour tout ce que j’avais perdu. Je faisais tout pour satisfaire ma femme pis essayer de puller mon weight dans toute cette histoire-là. Parce qu’elle a été vraiment supportive. Elle a toujours été là, elle a toujours tout essayé de faire pour me rendre la pareille et me rendre les tâches tellement plus faciles… Pis encore aujourd’hui, j’essaye encore aujourd’hui en 2019, j’essaye encore de tout faire pour lui alléger toutes ses tâches, essayer d’être l’homme parfait parce que ça équivalera jamais tout ce qu’elle elle a enduré… Je passais mes journées à dormir. J’étais dans la douche, je pleurais, je priais même si je croyais même pas dans Dieu.

Comme je disais avec ma femme, ça été pas mal difficile, ça l’a été un gros impact, je te dirais la numéro une. Ça l’a eu un impact aussi sur mes amis. On s’est un peu détachés comme on peut dire, parce que je les voyais plus beaucoup. Je suis déménagé justement après… déménagement encore, là, on parle… je suis déménagé une fois, et là, c’est le deuxième déménagement. Ça c’est deux ans après la première fois que j’ai eu de l’euphorie avec les Percocet, parce que je pensais que la maison était maudite… sans farce là… je pensais vraiment que c’était à cause de la maison que j’étais malheureux. Fait que là j’ai commencé à tout le temps arriver en retard au boulot. Je me faisais tout le temps rentrer dans le bureau, je commençais vraiment à être sur de la thin ice. J’étais pas permanent dans ce temps-là, j’étais contracteur. Puis, d’un moment à l’autre j’allais la perdre ma job. J’essayais du plus que je pouvais de rentrer tôt, de faire ma journée puis juste partir chez moi. Là je faisais plus vraiment d’activité avec ma famille, mais comme… pantoute. Mais c’est drôle par exemple, parce que quand j’avais mes Percocet, là c’était la belle vie… Je sortais toujours, je faisais plein de choses, mais quand j’étais sous les Dilaudid, c’était une autre paire de manches… Là, je faisais plus d’activités. Là je voulais juste crasher. Fait que suite à grande réflexion, j’ai constaté que le Dilaudid me rendait encore plus pire que n’importe quoi d’autre. Fait que j’ai demandé à mon médecin de changer pour l’oxycodone à libération contrôlée 20 mg. Parce que là, j’avais fait ben des recherches. J’étais rendu un petit robot là. Regarde, j’avais besoin de changer de vie, j’avais besoin de changer les choses, puis là la première chose qu’ils m’ont donné c’est de l’OxyNEO. Là j’ai dit : « Non, regarde. L’OxyNEO je l’ai essayé, ça ne fonctionne pas, ça me donne des maux de cœur, je suis allergique. » Toutes les choses que je disais pour ne pas l’avoir. Là, j’ai changé, j’ai demandé au pharmacien s’il avait des génériques. Un bon truc-là, tu demandes des génériques puis ils ne seront pas faits comme des OxyNEO. Alors ils m’ont donné la marque PMS. Là j’arrive chez moi, et il y avait plein de sortes de manières que tu pouvais la lécher, tu la séchais, après ça tu pouvais enlever le coating dessus, là tu l’avalais et ça donnait un meilleur buzz, bla-bla-bla, pis là, sur Internet, ils disaient, non PMS c’est de la grosse crap puis bla-bla-bla, essaye la marque Cobalt.

Là OK, parfait… Je m’en vais à la pharmacie et je dis : « Avez-vous la marque Cobalt ? PMS, je suis allergique. » J’en ris parce que c’est fou comment est-ce qu’on est prêt à tout, à perdre la face… c’est clair que les pharmaciens ont entendu ça au moins 25 000 fois, là. Fais que je me suis dit : « OK, je vais l’essayer le Cobalt ». J’arrive chez moi, j’enlève le coating, j’essaye toutes sortes d’affaires, pis là je me suis dit : « Je vais essayer de les snorter pour le fun. Parce que là je voyais, ça faisait une belle petite poudre. Là, c’est là que j’ai vu que WOW, OK, là on parle du même effet que le Dilaudid, mais là, mélangé avec l’oxycodone en plus, Watatow ! Là, c’est la belle vie ! Ma femme par exemple, elle commençait à remarquer que je commençais à renifler de plus en plus souvent. C’est là qu’elle s’est dit : « OK. Ça, c’est vraiment… t’as atteint la limite. Moi je ne peux pas accepter ça. » Elle pleurait, pis… pour elle c’était la fin du monde. Mais pour moi, là, je ne veux aucun obstacle devant moi quand c’est ma dope. Puis, ça jamais été moi, c’est contre mes valeurs de penser de même. Mais pour l’amour que j’avais pour ma famille et je le savais que j’étais rendu tellement loin là-dedans… J’ai décidé : « J’arrête tout ça. » C’est là que j’ai contacté mon médecin, puis je lui ai avoué que j’étais addicté, mais addicté solide. Je prenais plus de 350 mg d’oxycodone par jour.

Fait que là, je lui en ai parlé, d’un traitement qui s’appelait Suboxone. Il était pas familier avec, mais pourtant, il a un certificat. Je lui ai dit que j’avais vraiment besoin d’aide, que j’avais besoin de sortir de ça… puis justement, je suis allé dans son bureau et je me suis confessé, je lui ai expliqué que la raison de mon addiction était par rapport à ses prescriptions et puis que j’étais pas au courant de tous les problèmes que ça allait rapporter. Je lui ai demandé d’appeler toutes les pharmacies, de me bannir, de me mettre sur une liste mettons en tant que toxicomane. J’ai appelé tous les centres dentaires, tous les centres médicales que je fréquente. Je leur ai tous mentionné que j’étais un toxicomane, de ne pas me prescrire des narcotiques.

Fais que aujourd’hui, encore en ce jour, je suis toujours sur un traitement de Suboxone, la dose a été réduite. J’ai commencé Suboxone en 2018, ça fait un an que je le prends. J’ai eu des hauts puis des bas. Après avoir discuté avec mon médecin, j’ai finalement eu mon Suboxone.

Je prenais 2 comprimés de 2 mg par jour, excuse-moi, 3 fois par jour. Donc j’étais 4 plus 4 plus 4, donc si mon calcul est bien là, 12 mg par jour de Suboxone. Puis, c’est là que je me suis rendu compte que c’était trop pour moi. J’étais pas bien là, il y a des fois où ce que mes pupilles étaient tellement petites qu’on voyait même plus le noir dans mes yeux. Là, j’ai décidé d’appeler mon médecin et j’ai dit : « On peut-tu diminuer la dose », etc., mais il ne me revenait pas, ça prenait vraiment du temps. Fait que moi j’avais attendu avant d’aller chercher mes médicaments à la pharmacie parce que justement je voulais en parler avec mon médecin. J’arrive à ma pharmacie deux-trois jours plus tard… je leur demande de préparer ma médication. Mais le problème avec ça c’est que selon le Collège des médecins, Suboxone, vu que c’est un médicament qui est contrôlé, fait pour les addictions, tu dois prendre les comprimés devant le pharmacien puis ils vont te donner le reste des médicaments dans un petit bocal que tu ramènes chez toi, puis ils peuvent juste te servir une semaine à la fois. Ce que je ne savais pas par contre, c’est que t’as trois jours pour aller les chercher. Après trois jours, ils cancellent ta prescription pis tu dois recontacter ton médecin. Ça, ça veut dire que si tu es en sevrage, tu dois recontacter ton médecin pour qu’il refasse toutes les paperwork au complet, les renvoyer pour ravoir ton Suboxone. Fait que là, j’étais en sevrage involontairement, pendant un bon une semaine de temps. Là je l’ai pas trouvée drôle. Je veux dire, je me suis plaint, j’ai tout essayé, mais c’était la loi. Ce qui est bizarre là-dedans, par contre, c’est que Suboxone, comme je vous dis, c’est un médicament qui est partiellement narcotique. Ça vous donne pas un high, mais l’oxycodone, etc., aucun problème… Faut vous pouvez aller à la pharmacie, aller les chercher… un mois plus tard si vous voulez, y a aucun problème. Mais le Suboxone, non. Pis là c’est là où que moi je trouve que ça fait pas de sens, puis surtout canceller une prescription de quelqu’un. Ça je veux dire moi je me considère que une personne bornée, je ne m’arrête pas à rien dans la vie je veux dire je prends mon mal en patience, mais c’est sûr et certain qu’il y a des gens qui sont là qui auraient pas toléré ça pis y seraient retournée, mettons sur l’héroïne dans la rue ou peu importe. Ils cherchent une raison de s'aider, pis vous y cancellez sa prescription comme ça. Comme, je trouve ça tellement ridicule.

Mais c’est pas fini. Il m’est arrivé que il y a eu des semaines où ça n’allait pas bien puis je ne pouvais pas me rendre à la pharmacie. Je me suis dit je vais y aller, mettons le jeudi. J’étais supposé y aller entre mardi, mercredi ou jeudi, mais je me suis dit : « Ah ! Je vais y aller le jeudi ». Arrivé le jeudi je me sens pas bien pantoute, je me sens tellement pas bien que je peux même pas prendre mon véhicule pour aller là-bas. J’appelle ma pharmacie, je leur demande. Ils me disent : « OK il n’y a pas de problème, tu peux venir demain ». Là moi, en pensant que je peux y aller le vendredi, j’arrive le vendredi… ta prescription a encore été automatiquement cancellée. Fait que je peux même pas vous raconter combien de fois ça m’est arrivé, ça fait au moins 13 fois, sans exagération, ça fait 13 fois que je me fais canceller ma prescription comme ça. J’ai quand même continué puis encore en ce jourje fais sûr de jamais le manquer, mais encore aujourd’hui ça peut m’arriver, là. Puis à chaque fois qu’ils cancellent ta prescription, t’es en sevrage. Pis le sevrage du Suboxone, là, c’est aussi pire que n’importe quel autre sevrage qui existe, là.

Narrateur :

Stéphane espère que son histoire contribuera à mieux faire connaître les effets néfastes que peut avoir la consommation d’opioïdes, et comment ceux-ci peuvent compromettre la santé tant physique que mentale d’une personne. Lorsqu’ils sont consommés de la bonne façon, les opioïdes sur ordonnance peuvent aider le patient à gérer la situation et lui permettre d’avoir une vie remplie et productive. Il est important d’avoir une conversation franche avec votre professionnel de la santé sur la gestion de votre propre douleur et de prendre ses médicaments tels que prescrits. Voici ce que Stéphane avait à dire de son expérience et ce qui l’a le plus aidé dans son processus de guérison.

Stéphane :

Hands down, le support de ma femme. Le méga-huge support de ma femme, avec les enfants. Sa compréhension. Je lui ai toujours tout dit mon expérience à la lettre puis elle était vraiment impliquée. Elle essayait vraiment de m’aider le plus qu’elle pouvait, sans me juger, sans me pointer du doigt. Elle essayait vraiment de me guider puis de m’aider dans mes démarches pour sortir de ça. Elle a été ma lumière au bout du tunnel.

C’est correct de ressentir de la tristesse, de la joie. C’est correct de ressentir de l’amour, le vent qui frotte sur toi, le chagrin, avoir des mauvaises journées, te chicaner avec ta conjointe ou ton conjoint. Ça fait partie de la vie. C’est pas important d’essayer tout le temps de camoufler le mal en utilisant des substances. Même si t’es une personne hypersensible, embrasse, embrasse le fait que t’es une personne sensible. Tu vas être plus doué à être un artiste. Tu vas être plus sociable que les autres. Tu fais preuve d’importance, tu sors ton toi-même. Laisse-toi emporter, laisse-toi guider par tes émotions. Parce que j’ai remarqué que quand tu prends des narcotiques pendant longtemps tu perds ce sentiment-là. T’as plus d’émotion, fait que t’as plus d’amour. Ce qui fait justement du sens parce que tout narcotique justement camoufle ton mal en dedans de toi. Fais que t’as plus d’émotion, tu ressens plus rien. Pis j’ai réalisé en lâchant les narcotiques – Je les ai pas tout à fait lâché, je suis encore sur un traitement de Suboxone, mais cependant reste que j’ai encore mon moi-même par exemple. J’ai retrouvé mon moi-même. C’est venu se balancer, puis c’est important de laisser tes neurotransmetteurs se balancer par soi-même, sans prendre de la drogue.

Aujourd’hui, je connais bien le système d’opioïdes, les neurotransmetteurs les effets que ça l’emmène, tout ça, mais il a fallu que je sois le guinea pig de tout ça. Il a fallu que j’apprenne tout par moi-même puis je me dis que c’est la numéro une cause du problème d’addiction dans cette société-ci. Les gens sont peu informés. Les gens sont pas très informés, il n’y a pas beaucoup d’explications par rapport aux opioïdes.

C’est important d’expliquer aux patients les effets des narcotiques. Ma plus grande question dans tout ça c’est : « Pourquoi servir 200 pilules d’oxycodone par mois à un client, sans question, sans rien. Mais quand c’est une prescription d’une simple personne qui essaie de s’en sortir… C’est un médicament qui ne te rend pas high. Je peux simplement retourner dans la rue et aller m’injecter. C’est quoi ce foutu système-là ? Combien de fois j’étais enragé qu’ils aient cancellé ma prescription ? Combien de fois j’ai failli aller sur l’héroïne ? Trop facilement. Moi je suis de nature bornée, mais plusieurs d’entre nous ne le sont pas. Ils seraient vite retournés vers une alternative pour ne pas être en sevrage comme les 13 foutues fois que ma prescription a été cancellée.

Maintenant vous connaissez mon histoire. C’est à vous d’en juger par vous-même si vous voulez vous lancer dans ce pattern-là.

Narrateur :

Les Recommandations canadiennes 2017 sur l’utilisation des opioïdes pour le traitement de la douleur chronique non cancéreuse reconnaissent les risques reliés à la consommation d’opioïdes pour les personnes qui ont ou qui ont eu un trouble lié à la consommation d’une substance. Avec du financement de Santé Canada, ces recommandations ont été mises en place, entre autres, pour aider à prévenir des expériences comme celle de Stéphane.

La vie de plusieurs Canadiens est dévastée par la consommation problématique d'opioïdes. Les statistiques sont tragiques et sidérantes. Derrière ces statistiques, il y a des gens. Cette crise a un visage. C'est celui d'une amie, d'un collègue, d'un proche. Quand on regarde dans les yeux d'une personne touchée et qu'on voit son propre reflet, c'est par là que commence l'élimination de la stigmatisation qui empêche souvent les gens qui consomment de la drogue d'obtenir de l'aide. Pour en savoir plus sur la crise des opioïdes, rendez-vous au Canada.ca/Opioides.

Cette série audio est produite par Santé Canada. Les opinions exprimées et le langage utilisé par les personnes qui témoignent pendant cette émission sont celles de ces personnes et non celles de Santé Canada. Santé Canada n'a aucunement validé l'exactitude des propos entendus pendant l'émission. La reproduction de ce contenu, en tout ou en partie, à des fins non commerciales est permise conformément aux conditions générales d'utilisation du contenu numérique du gouvernement du Canada.

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