La justice réparatrice dans le pays aux mille collines : Comment une simple lettre a ouvert la voie au pardon au Rwanda
Avertissement sur le contenu : Le présent article contient un compte rendu explicite d'une situation d'urgence réelle présentant un danger physique et des traumatismes. Pour public averti seulement.
Certaines histoires semblent transcender les mots.
Des histoires où le deuil est si profond et le pardon si inimaginable que même ceux et celles qui ont passé leur vie à l’intérieur des prisons peinent à croire ce dont ils sont témoins.
Pour le révérend Pierre Allard, ancien responsable de l’aumônerie au SCC, l’une de ces histoires a commencé par une simple lettre.
Après avoir pris sa retraite en 2006, Pierre s’est rendu au Rwanda à l’invitation d’aumôniers de prison qui cherchaient une façon d’aider à guérir une nation portant encore les blessures du génocide perpétré contre les Tutsis en 1994. En seulement 100 jours, près d’un million de personnes — principalement des hommes, des femmes et des enfants tutsis — ont été systématiquement assassinées par des extrémistes hutus, laissant survivants et auteurs de ces crimes reconstruire leur vie côte à côte longtemps après la fin des violences.

S’inspirant des principes qu’il avait contribué à faire progresser pendant des décennies au sein des services correctionnels canadiens, Pierre et son épouse, Judy, ont commencé à former des aumôniers de prison, des dirigeants correctionnels et des membres de la collectivité à une nouvelle façon de penser — soit la conviction que la justice ne devrait pas s’arrêter à la punition, mais chercher, dans la mesure du possible, à réparer les torts causés par le crime.
La réponse a surpris tout le monde : plus de 400 auteurs du génocide incarcérés ont volontairement écrit des lettres pour demander pardon aux survivants.
Mais une question encore plus difficile s’est alors posée. Que faire de 400 lettres adressées à des personnes dont la vie avait été complètement bouleversée plus d’une décennie auparavant?
Sous la direction de Pierre, avec l’appui de Judy, cinq aumôniers de prison ont été formés pour en faire la livraison. Ils ont parcouru, village par village, le pays aux mille collines qu’est le Rwanda, à la recherche de survivants, un nom à la fois.
Les consignes étaient simples : offrir la lettre, sans jamais faire pression sur qui que ce soit pour qu’elle soit acceptée. Si la personne destinataire refusait, l’aumônier devait simplement remettre discrètement la lettre dans sa poche et repartir. Pour Pierre, le pardon ne pouvait jamais être exigé.
La toute première lettre qu’ils ont livrée a tout changé.
Elle était adressée à une femme prénommée Solange. Quinze ans plus tôt, l’homme qui l’avait écrite avait assassiné ses parents et ses trois enfants. Maintenant, depuis sa cellule de prison, il lui demandait pardon.
Pour lui livrer la lettre, deux aumôniers ont pris l’autobus, puis une moto-taxi, avant de marcher pendant deux heures dans les collines ondoyantes du Rwanda jusqu’à une bifurcation dans un sentier forestier. Alors qu’ils se demandaient quel chemin emprunter, ils ont aperçu une femme seule qui marchait vers eux.
« Nous cherchons une femme prénommée Solange », ont-ils dit.
« C’est moi », a-t-elle répondu.
Les aumôniers lui ont expliqué qu’ils portaient une lettre de l’un des hommes incarcérés pour le génocide. Souhaitait-elle la lire?
« Si vous étiez venus il y a deux semaines, j’aurais refusé », a-t-elle dit.
Or, quelques jours seulement auparavant, elle avait assisté à un séminaire sur l’importance du pardon.
« Alors oui, a-t-elle dit. Je vais la lire. »
Elle est restée immobile pendant qu’elle dépliait les pages.
Lorsqu’elle a eu terminé sa lecture, elle a levé les yeux.
« La lettre est bonne, a-t-elle dit. Mais j’ai encore des questions. Est-ce que je peux le rencontrer? »
C’était une demande à laquelle Pierre, Judy et leurs collègues ne s’étaient jamais attendus.
Jusque-là, ils s’étaient concentrés uniquement sur la livraison des lettres. Ils n’avaient jamais même envisagé de faire entrer des survivants dans une prison pour rencontrer les personnes qui les avaient écrites.
Des mois plus tard, après avoir obtenu l’autorisation du gouvernement rwandais, Solange est entrée dans la prison et s’est assise dans une pièce, de l’autre côté d’une table, face à l’homme qui avait détruit sa famille.
« Tu as tué mon père et ma mère, a-t-elle commencé. Qui est mort en premier? Était-ce mon père? »
« Oui, » a-t-il répondu.
« Ma mère a-t-elle dû regarder la scène? »
« Oui. »
Elle lui a ensuite posé des questions sur chacun de ses trois enfants, en les nommant et en précisant leur âge.
Ont-ils demandé leur mère pendant que tu les tuais?
« Oui, ils l’ont fait », a-t-il répondu.
Dans quel ordre les as-tu tués?
Question après question, il a répondu.
Finalement, elle est devenue silencieuse.
« Merci, a-t-elle dit doucement. Maintenant, je peux reconstituer les morceaux du casse-tête, et je n’ai plus à me poser de questions. »
Puis sont venus les mots que la plupart des gens ne s’attendraient jamais à entendre.
« Tu demandes pardon. Dieu m’a pardonnée dans ma vie pour les choses que j’ai faites, et j’ai connu l’amour de Dieu. Je veux que tu le connaisses aussi. »
Elle s’est levée. Sans dire un mot de plus, elle a contourné la table.
Puis elle a serré dans ses bras l’homme qui avait assassiné les personnes qu’elle aimait le plus.
Ce qui avait commencé par une survivante en quête de réponses est devenu le modèle de quelque chose d’extraordinaire. Au fil des années suivantes, Pierre, Judy et l’organisme de bienfaisance canadien qu’ils ont fondé, Just Equipping, ont contribué à faciliter plus de 500 rencontres en personne entre des survivants du génocide et les personnes qui en étaient responsables. Dans 99 % de ces rencontres, les survivants ont finalement choisi d’offrir leur pardon, selon Pierre.
Pour Pierre, aujourd’hui âgé de 86 ans, cette première rencontre demeure l’un des plus grands privilèges d’une carrière consacrée aux services correctionnels, à l’aumônerie et à la justice réparatrice.
Ironiquement, son propre cheminement vers la justice réparatrice a commencé par la violence. En 1980, alors qu’il était aumônier au Pénitencier de Dorchester, son frère André a été assassiné.
« Je ne savais pas si je pouvais continuer à travailler comme je l’avais toujours fait, se souvient Pierre. Il me fallait découvrir une vision plus vaste. »
Il l’a trouvée dans la justice réparatrice. Elle est devenue le principe directeur du reste de sa carrière de 34 ans au SCC, au cours de laquelle il a dirigé le programme national d’aumônerie et occupé le poste de commissaire adjoint responsable de l’engagement communautaire.

Au cours des décennies suivantes, il a contribué à faire figure de pionnier de la justice réparatrice au sein des services correctionnels canadiens, a mis sur pied l’un des premiers programmes universitaires du pays sur le ministère en milieu correctionnel et la justice réparatrice à l’Université Queen’s, a aidé à instaurer la Semaine de la justice réparatrice et a milité pour des programmes de dialogue entre victimes et délinquants bien avant qu’ils ne soient largement reconnus.
« Il n’y a rien de plus puissant que de permettre à la victime elle-même d’aider le délinquant à comprendre ce qu’il a fait, affirme Pierre. Quand on se trouve assis en face de la personne à qui on a fait du tort et qu’on voit les dommages causés par ses gestes, cela change quelque chose. »
Après avoir pris sa retraite en 2006, Pierre s’attendait à ce que son travail dans les prisons soit en grande partie terminé.
Au contraire, il était sur le point de recommencer, à l’autre bout du monde.
Invités par des aumôniers de prison au Rwanda, Pierre, Judy et leur collègue Eileen Henderson y sont retournés année après année, effectuant finalement 26 missions entre 2007 et 2026 et voyant la réconciliation prendre racine là où la haine avait jadis semblé permanente.
Aujourd’hui, plus de 30 ans plus tard, de nombreux auteurs du génocide ont fini de purger leur peine d’emprisonnement.
Qui est là pour les accueillir lorsqu’ils rentrent chez eux? Souvent, les survivants mêmes qui s’étaient autrefois assis devant eux pour leur poser des questions impossibles.
Just Equipping soutient maintenant des groupes de réconciliation dans plusieurs villages où d’anciens prisonniers et des survivants du génocide cultivent la terre ensemble, plantent du café, du chou et du maïs, partagent des repas, prient et reconstruisent lentement la confiance dans des communautés dévastées par une violence inimaginable.
« Ce n’est pas facile », affirme Pierre.
« De nombreux survivants se réveillent chaque matin avec des cicatrices permanentes de machette au cou. La douleur est toujours là. Les cauchemars sont toujours là. Le pardon n’est pas quelque chose que l’on fait une seule fois. C’est quelque chose que l’on choisit encore et encore. »
Parfois, les signes de guérison se manifestent de façon extraordinaire. Une survivante a récemment raconté à Pierre que sa fille avait épousé le fils d’un ancien auteur du génocide.
« Pour moi, dit-il, c’est la preuve que la réconciliation contribue à bâtir une communauté. »
À un âge où la plupart des gens ont ralenti depuis longtemps, Pierre et Judy continuent de retourner au Rwanda. Ils y étaient encore en mars dernier et prévoient y retourner au début de 2027, consacrant une grande partie de leur temps à encourager les aumôniers de prison et à soutenir les groupes de réconciliation qui continuent de croître.
Malgré tout ce dont il a été témoin, Pierre demeure convaincu que les prisons révèlent quelque chose de profondément porteur d’espoir au sujet de l’humanité.
« Travailler auprès des personnes incarcérées, c’est entrer dans un monde profondément humain, réfléchit-il. C’est un monde rempli de mal et de bonté, où notre vision des gens en noir et blanc devient rapidement mille nuances de gris. »
Cette humanité s’est de nouveau manifestée plus tôt cette année, lorsqu’un visage familier du SCC est arrivé à Kigali avec deux valises surdimensionnées.
Lisa Quirion, sous-directrice du Centre national de surveillance du SCC, s’est rendue au Rwanda dans le cadre d’un voyage de retraite attendu depuis longtemps, après des décennies de service comprenant des missions de maintien de la paix des Nations Unies au Burundi et en Haïti. Ayant été témoin des dures réalités des prisons dans certains des pays les plus vulnérables du monde, elle savait à quel point les besoins de première nécessité étaient criants.
Elle connaissait aussi Pierre.
« Il était le patron de mon patron il y a des années, et c’est quelqu’un pour qui j’ai toujours eu énormément de respect, dit-elle. L’une des personnes les plus aimables, les plus généreuses et les plus humaines avec qui j’ai travaillé. »

Avant de quitter le Canada, Lisa a mobilisé ses collègues du Centre national de surveillance — un centre opérationnel ouvert 24 heures sur 24 chargé de la sécurité des collectivités partout au pays — afin d’appuyer une cause qui lui tenait à cœur.
Son équipe de 43 employés a recueilli des fonds pour acheter environ 600 $ d’articles essentiels, notamment des vêtements, des brosses à dents, du dentifrice, des produits d’hygiène et des fournitures destinés aux hommes, aux femmes et même aux jeunes enfants vivant en prison avec leur mère, articles qu’elle a ensuite remis à Pierre.
« C’était simplement quelque chose que je voulais faire, dit-elle. Beaucoup d’entre nous ont la chance de ne jamais avoir vu les conditions qui existent dans certaines prisons ailleurs dans le monde. Je voulais que notre personnel comprenne que même de petits gestes de générosité peuvent faire une réelle différence. »
Pour Pierre, ces dons rappellent une fois de plus que les valeurs qu’il a passé des décennies à faire grandir au sein des services correctionnels canadiens continuent de rayonner, par l’entremise des personnes avec qui il travaille, sur un autre continent.
« Si vous vivez dans la haine, dit-il, vous vous construisez une prison pire que celle où nous gardons les délinquants. »
Le pardon, croit-il, n’efface pas le passé.
Il refuse simplement de laisser le passé devenir le dernier chapitre.