ARCHIVÉ – Immigrants récents, immigrants antérieurs et natifs du Canada : association aux identités collectives

4. Résultats et discussion

4.1 Analyse descriptive

Tel qu’il est précisé dans l’analyse de la documentation, l’identification consiste à situer l’individu dans la société; c’est aussi une déclaration sur l’appartenance à une catégorie (Tajfel, 1974; Rummens, 2001; Ashmore et coll., 2004). Les individus peuvent avoir de multiples identités formant leur conception d’eux-mêmes, et ces identités peuvent être [traduction] « imbriquées, situationnelles ou fluides » (Hedetoft, 2002, p. 6). Les niveaux d’identification fournissent des éclaircissements sur les sentiments d’appartenance, les perceptions de l’établissement, la satisfaction globale quant à la vie (Schellenberg, 2004a) et peuvent être utilisés en tant qu’indicateur d’intégration (Harles, 1997). La présente recherche constitue donc une contribution importante aux publications existantes sur l’intégration et l’identification des immigrants.

D’après Kymlicka, le fondement de l’unité sociale « ne réside pas dans les valeurs communes, mais dans une identité commune […] Les individus choisissent ceux avec qui ils souhaitent former un pays après avoir déterminé avec qui ils s’identifient et avec qui ils se sentent solidaires » (Kymlicka, 1998, p. 173). Comme Harles l’explique, [traduction] « peut-être que la caractéristique la plus profonde d’une société politique bien intégrée est le fort sentiment d’appartenance des membres. Une question fondamentale quant à l’intégration immigrante consiste alors à se demander si dans leur compréhension d’eux-mêmes, dans leur idée du “nous”, les nouveaux arrivants incluent le Canada. Les immigrants se sentent-ils Canadiens? » (Harles, 1997, p. 717). Les données de la WVS de 2006 semblent indiquer que la réponse à cette question est un « oui » retentissant.

D’après les données de la WVS, les immigrants récents, les immigrants antérieurs et les natifs du Canada expriment collectivement des niveaux élevés d’identification en tant que citoyens du Canada, citoyens de leur province/région et citoyens de leur communauté (voir la figure 4-1 et la figure 4-2). En effet, d’après les résultats, 96,6 % des natifs du Canada, 96,2 % des immigrants antérieurs et 95,4 % des immigrants récents sont « d’accord » ou « tout à fait d’accord » qu’ils se voient comme des citoyens du Canada dans son ensemble. Les niveaux d’identification à la province ou région sont aussi élevés : 98,1 % des natifs du Canada, 92,9 % des immigrants antérieurs et 90,4 % des immigrants récents sont « d’accord » ou « tout à fait d’accord » qu’ils se voient comme des citoyens de leur province ou région. Selon les résultats, les trois groupes expriment une identification positive à la communauté : 91,5 % des répondants qui sont Canadiens de naissance, 87,7 % des immigrants antérieurs et 86,9 % des immigrants récents sont « d’accord » ou « tout à fait d’accord » qu’ils se voient comme des membres de leur communauté locale.

Figure 4-1 : « Tout à fait d’accord » avec les identités collectives


Source : World Values Survey, 2006

Figure 4-1  : « Tout à fait d’accord » avec les identités collectives
Figure 4-1 : « Tout à fait d’accord » avec les identités collectives
Type Communauté locale Province Canada dans son ensemble Amérique du Nord Citoyen du monde
Natifs du Canada 33,60 % 41,90 % 44,80 % 25,60 % 30,60 %
Immigrants antérieurs 31,60 % 36,00 % 48,10 % 26,80 % 31,80 %
Immigrants récents 20,00 % 26,10 % 38,20 % 16,00 % 34,50 %

La Figure 4-1 montre le pourcentage des répondants qui sont « tout à fait d’accord » avec les diverses identités. Dans l’ensemble, il semble que les trois groupes ressentent la plus forte identification avec le Canada dans son ensemble et la plus faible identification avec l’Amérique du Nord. Ce résultat concorde avec les résultats de l’enquête multinationale de Laczko qui conclut que la société nationale [traduction] « demeure le point de convergence le plus fort des sentiments de proximité, et l’ensemble du continent, le point de convergence le plus faible » (Laczko, 2005, p. 522-525). Les résultats de la WVS de 2006 indiquent également que les immigrants récents sont les plus susceptibles de s’identifier fortement en tant que citoyens du monde.

Quand on examine les différences entre les trois groupes (natifs du Canada, immigrants antérieurs et immigrants récents), à l’exception de l’identification en tant que citoyens du monde, les résultats montrent que les immigrants récents ont moins tendance à être « tout à fait d’accord » avec une quelconque identité collective. Une explication possible de cette constatation est que les faibles niveaux d’identification à la communauté chez les immigrants récents signalent l’existence d’obstacles à une pleine intégration. Nous avons fait remarquer plus tôt dans l’analyse de la documentation que l’identité est un indicateur important à la fois de l’intégration et de la cohésion sociale. Par conséquent, des niveaux plus faibles d’identification à son pays, à sa province ou à sa communauté peuvent avoir des effets négatifs sur l’engagement civique et le sentiment d’appartenance.

Toutefois, il importe de demander s’il est raisonnable de s’attendre à ce que des immigrants récents fassent preuve (dans un laps de temps relativement court) des mêmes niveaux d’identification que les immigrants antérieurs et la population née au Canada. Les faibles niveaux d’identification peuvent également refléter la réalité selon laquelle il faut du temps pour forger un lien substantiel avec sa communauté, sa province ou son pays. Par conséquent, les individus qui ont eu moins de temps pour établir une relation avec leur communauté, leur province et le Canada, peuvent avoir un sentiment d’appartenance moindre.

D’après Hedetoft, [traduction] « la mémoire et les expériences, les sensations et les idées que l’on expérimente dans d’autres sphères et dans des contextes différents définissent et colorent » (Hedetoft, 2002, p. 3) l’étendue du sentiment d’appartenance dont on fait preuve. Hedetoft soutient que ces sentiments d’appartenance sont conditionnés par [traduction] « la concrétisation sociale et psychologique – les personnes, paysages, expériences sensorielles et “schémas mentaux” d’ordre immédiat et familier » et doivent toujours passer [traduction] « à travers le processus mental, les expériences personnelles et collectives, et le […] filtre psychologique de la “mémoire” – lesquels façonnent tous les images et perceptions individuelles d’appartenance, leur donnant de la profondeur et de la valeur, et produisant la signification qu’ils ont pour différentes personnes » (Hedetoft, 2002, p. 3). Par conséquent, le niveau auquel les immigrants récents s’identifient à diverses identités canadiennes peut fort bien être enraciné dans un sentiment de familiarité et d’histoire qui se construit à force de temps.

De plus, comme la recherche l’indique, l’identité est en constante évolution (p. ex., Létourneau, 2001; Bokser-Liwerrant, 2002; Croucher, 2004; Rashid, 2007). Le niveau auquel l’individu s’identifie à sa communauté n’est pas fixe, mais fluide et changeant, et suppose une réinterprétation continue. On peut donc faire valoir qu’à mesure que les immigrants récents s’investissent dans leurs communautés, le niveau auquel ils s’identifient à leur communauté locale augmentera également. Ce processus d’identification est dynamique et survient par suite de pressions internes et externes. Viennent appuyer cet argument les niveaux d’identification très semblables à diverses identités collectives que l’on trouve chez les natifs du Canada et les immigrants antérieurs.

En fait, les résultats de la WVS montrent que les immigrants antérieurs expriment les niveaux les plus élevés d’identification avec le Canada dans son ensemble : 48,1 % des immigrants antérieurs sont « tout à fait d’accord » pour dire qu’ils se voient comme citoyens du Canada, comparativement à 44,8 % des natifs du Canada et à 38,2 % des immigrants récents. L’Enquête sociale générale (ESG) de 2003 vient appuyer cette constatation, car elle a conclu que les immigrants récents étaient « un peu moins susceptibles que leurs prédécesseurs de qualifier de “très fort” leur sentiment d’appartenance » (Schellenberg, 2004b, p. 6). Schellenberg fait valoir que « cela pourrait tenir au fait qu’ils vivaient au Canada depuis moins longtemps que d’autres et qu’ils avaient moins eu la possibilité de cultiver un fort sentiment d’attachement […] il y avait également une relation entre le sentiment d’appartenance et la durée de résidence des personnes dans une province ou une ville » (Schellenberg, 2004b, p. 6-7).

Il importe de tenir compte d’un dernier point, lors de l’examen des explications possibles du faible degré observé d’identification en tant que citoyens canadiens parmi les immigrants récents. Comme nous le verrons plus loin dans le présent rapport, il existe certaines limites inhérentes aux données utilisées. Parmi ces limites, citons la façon dont la série de questions sur l’identité a été posée dans la WVS, à savoir son inclusion du concept de « citoyenneté ». Étant donné que les immigrants récents sont moins susceptibles que leurs prédécesseurs (et bien sûr que les Canadiens de naissance) d’avoir le statut légal de citoyen canadien (Statistique Canada, 2007b), un faible degré observé d’identification en tant que « citoyens » du Canada pourrait en fait être lié en partie à l’interprétation de la question du sondage par les répondants immigrants récents.

Bien que les immigrants récents soient moins susceptibles d’être « tout à fait d’accord » pour dire qu’ils appartiennent à la plupart des identités collectives, quand on examine ceux qui ont dit être « d’accord », la Figure 4-2 montre qu’ils sont plus susceptibles d’être « d’accord » avec l’énoncé voulant qu’ils se considèrent comme membres de leur communauté locale, de leur province, du Canada dans son ensemble et comme citoyens de l’Amérique du Nord.

Figure 4-2 : « D’accord » avec les identités collectives


Source : World Values Survey, 2006

Figure 4-2 : « D’accord » avec les identités collectives
Figure 4-2 : « D’accord » avec les identités collectives
Type Communauté locale Province Canada dans son ensemble Amérique du Nord Citoyen du monde
Natifs du Canada 57,90 % 56,20 % 51,80 % 57,90 % 55,50 %
Immigrants antérieurs 56,10 % 56,90 % 49,10 % 53,60 % 56,40 %
Immigrants récents 67,00 % 64,30 % 57,20 % 59,40 % 51,90 %

Figure 4-3 : « En désaccord/tout à fait en désaccord » avec les identités collectives


Source : World Values Survey, 2006

Figure 4-3  : « En désaccord/tout à fait en désaccord » avec les identités collectives
Figure 4-3 : « En désaccord/tout à fait en désaccord » avec les identités collectives
Type Communauté locale Province Canada dans son ensemble Amérique du Nord Citoyen du monde
Natifs du Canada 8,60 % 1,90 % 3,40 % 15,50 % 13,90 %
Immigrants antérieurs 11,90 % 7,00 % 3,70 % 19,60 % 11,70 %
Immigrants récents 8,60 % 9,60 % 4,60 % 24,60 % 13,70 %

Quand on examine les différences entre les trois groupes (natifs du Canada, immigrants antérieurs et immigrants récents) pour ce qui est des réponses négatives (en désaccord/tout à fait en désaccord), on relève des écarts dans les réponses (voir la Figure 4-3). Les immigrants antérieurs sont les plus susceptibles d’être « en désaccord » ou « tout à fait en désaccord » qu’ils se considèrent comme des membres de leur communauté. Cette constatation soulève quelques préoccupations justifiant une enquête plus approfondie. Les immigrants récents sont les plus susceptibles de répondre qu’ils ne se voient pas comme des citoyens de leur province ou de leur région, du Canada dans son ensemble et comme citoyens de l’Amérique du Nord, tandis que les natifs du Canada sont les moins susceptibles de répondre qu’ils sont « en désaccord » ou « tout à fait en désaccord ».

Figure 4-4 : « Fier » d’être Canadien


Source : World Values Survey, 2006

Figure 4-4 : « Fier » d’être Canadien
Figure 4-4 : « Fier » d’être Canadien
Type Très fier Assez fier Pas très fier Pas fier du tout
Natifs du Canada 71,10 % 25,40 % 3,00 % 0,50 %
Immigrants antérieurs 69,60 % 27,60 % 1,40 % 1,40 %
Immigrants récents 52,20 % 44,60 % 2,60 % 0,60 %

Pour ce qui est de la fierté nationale, les immigrants récents, les immigrants antérieurs et les natifs du Canada expriment collectivement des niveaux élevés de fierté (voir la Figure 4-4). Nevitte explique ainsi ces résultats :

[Traduction]

Les immigrants affichent des niveaux légèrement plus élevés de fierté nationale que les répondants nés au Canada. D’après les données résumées […] les immigrants récents et les immigrants antérieurs sont les plus susceptibles de dire qu’ils sont « assez fiers » ou « très fiers » d’être Canadiens. Les natifs du Canada sont toutefois plus susceptibles de dire qu’ils sont « très fiers » d’être Canadiens (71,1 %), que les immigrants récents (52,2 %) ou que les immigrants antérieurs (69,6 %) (Nevitte, 2008, p. 8).

Il existe également une relation positive et statistiquement significative (r=0,243; p<0,01) entre la fierté nationale et l’identification au Canada dans son ensemble (Nevitte, 2008).


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