ARCHIVÉ - Maladies chroniques au Canada

 

Volume 30, no. 4, Septembre 2010

Incidences des technologies de reproduction assistée sur la santé publique

R. Deonandan, Ph. D. (1)

Rattachement

  1. Faculté des sciences de la santé, Université d’Ottawa, Ottawa (Ontario)

Correspondance : Raywat Deonandan, Faculté des sciences de la santé, Université d’Ottawa, 43, rue Templeton, pièce 111, Ottawa (Ontario) K1N 6N5; tél. : 613-562-5800 poste 8377, téléc. : 866-681-3897; courriel : ray@deonandan.com

Résumé

Objectif : Les effets des technologies de reproduction assistée (TRA) sur la santé publique demeurant en grande partie inconnus des chercheurs et des décideurs, il est important d’en analyser la teneur non seulement du point de vue clinique, mais également sur le plan de la santé publique.

Méthodes : Nous analysons dans cet article huit thèmes généraux touchant la santé publique et associés aux TRA. Ils ont été définis dans le cadre d’un processus qualitatif fondé sur des informateurs clés, ainsi qu’une analyse de la littérature médicale sur le sujet.

Recommandations : Il faut évaluer les effets à court et à long termes des procédures de TRA sur la santé des femmes subissant ces TRA et sur la santé des enfants qui en sont issus, tout comme il faut évaluer les risques épidémiologiques associés aux dons de gamètes et l’effet sur les services de santé des naissances multiples et prématurées, plus fréquentes du fait de ces technologies. Pour être en mesure de maîtriser ces enjeux, il serait bon de concevoir un système national de surveillance et de renforcer la coopération entre les pays.

Mots clés : santé publique, médecine de la reproduction, nouveaux-nés, FIV (fécondation in vitro), TRA, fécondation in vitro, injection intracytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI)

Introduction

En 2004, le Parlement du Canada a adopté la Loi sur la procréation assistée (LPA) pour s’assurer que les traitements de procréation assistée respectaient certaines normes en matière de santé et de sécurité définies par la LPA comme des activités technologiques contrôlées réalisées dans le but de créer un être humain. Elles incluent en particulier la fécondation in vitro (FIV), ses technologies connexes comme l’injection intracytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI) et les activités relatives à la manipulation des gamètes et des embryons1. Dans les débats publics, les discussions concernant les technologies de reproduction assistée (TRA) tendent à se focaliser sur des résultats cliniques particuliers, des préoccupations d’ordre éthique concernant, entre autres choses, la prolongation de la fécondité jusqu’à un âge avancé et la commercialisation rapide du secteur, commercialisation qui force à revoir les relations entre le gouvernement, les pratiques médicales commerciales et divers modèles d’assurancemaladie publique. Les incidences des TRA sur la santé publique sont moins abordées, mais elles n’en sont pas moins importantes.

Au Canada, les TRA demeurent parmi les quelques catégories de médecine exclues de plusieurs systèmes provinciaux d’assurancemaladie publique. La plupart des services de TRA sont fournis par des cliniques privées qui traitent directement avec les patients, tout particulièrement pour les procédures de TRA les plus sophistiquées comme l’ICSI et la cryopréservation des embryons. Cela explique que les discussions à propos des conséquences des TRA sur la société soient plus couramment remplacées par des thèmes relatifs à la gestion des affaires et au rôle de l’assurancesanté, plus porteurs sur la scène politique.

Le contexte sociopolitique des TRA, et de la FIV en particulier, est délicat et s’apparente à celui des philosophies eugéniques, de la sélection du sexe, de la présélection congénitale, de l’équité et de l’accès. Ces questions ont une portée sociétale très importante, transcendant largement la relation intime entre le patient et le praticien des TRA, et touchant le mandat des gouvernements.

Objectifs

Cette étude a pour objectif d’explorer les effets sur la santé de la population de l’ensemble toujours croissant d’interventions médicales constituant les TRA. Il s’agit d’énumérer les effets bénéfiques potentiels et observés et les effets néfastes potentiels en matière de santé publique des TRA sur la société canadienne et de suggérer des façons de réduire ces effets négatifs. Cette approche vise davantage à présenter et à explorer les TRA comme élément d’intérêt stratégique plutôt qu’elle ne s’attache à offrir une analyse systématique et complète des données touchant les TRA et la santé publique.

Méthodes

Les questions de santé publique associées aux TRA ont été définies à l’aide de deux méthodes : 1) un processus qualitatif visant à recueillir les commentaires d’informateurs clés, dont l’auteur et d’autres professionnels sélectionnés dans le cadre d’entrevues individuelles non structurées; 2) un examen parallèle de la littérature médicale provenant de la base de données PubMed*de la National Library of Medicine, à l’aide des termes de recherche suivants : santé publique (public health), procréation assistée (assisted reproduction), procréation artificielle (artificial reproduction), fécondation in vitro et son sigle FIV (in vitro fertilization, IVF)), et injection intracytoplasmique de spermatozoïdes et son abréviation ICSI (intracytoplasmic sperm injection, ICSI. L’auteur a sélectionné les sujets les plus pertinents pour le Canada et n’a consulté que les études publiées en anglais. Une fois les thèmes généraux déterminés par l’entremise de ce double processus, l’auteur a effectué une recherche plus générale dans Google et PubMed afin de trouver des illustrations concrètes de ces thèmes dans les médias, aussi bien ceux soumis à un comité d’évaluation par les pairs que les autres.

Résultats

La recherche et les entrevues ont fait émerger huit questions de santé publique associées aux TRA. Les quatre premiers thèmes sont liés aux procédures de TRA (résultats biologiques généraux, résultats psychosociaux, grossesses et naissances multiples, naissances prématurées) et le cinquième thème concerne l’ICSI. Les trois derniers ne concernent ni les résultats ni les procédures de TRA, mais relèvent plutôt de préoccupations en matière de santé publique (les gamètes en tant que vecteurs de maladies, la consanguinité et les soins génésiques transfrontaliers). Finalement, de l’information fournie par les personnes-clés et de la littérature émerge l’idée que les TRA peuvent avoir de nombreuses conséquences positives sur la santé publique, la démographie et l’économie, et pas seulement des effets jugés néfastes.

Analyse

Résultats biologiques généraux

Le constat le plus évident est que les résultats à long terme associés aux diverses procédures de TRA sur la santé publique sont encore mal compris. Certains touchent la mère, d’autres, l’enfant. Dans un contexte de santé publique, nous devons également nous soucier des résultats affectant l’ensemble de la famille et ses structures de soutien.

La FIV, procédure phare de la panoplie des TRA, existe depuis plus de 30 ans. Nous pouvons donc dès maintenant évaluer ses effets à long terme. La plupart des études portant sur ses résultats biologiques à court terme indiquent que les malformations et les aberrations congénitales, les cancers chez les enfants, les états pathologiques acquis, les maladies chroniques, la croissance physique ainsi que le développement cognitif et socioaffectif sont similaires à ceux associés aux grossesses conçues naturellement2. Il existe très peu d’études complètes examinant les effets au-delà de la petite enfance en raison, en grande partie, des difficultés relatives au couplage des données et au suivi longitudinal à long terme. L’une d’entre elles a néanmoins conclu que « la morbidité à long terme parmi les enfants conçus par FIV est plus élevée que parmi les bébés conçus naturellement »3a. À ce sujet (qui est, soit dit en passant, un thème récurrent dans la littérature portant sur les morbidités associées aux TRA), Källén et coll. indiquent que le risque élevé de morbidité a beaucoup à voir avec la tendance des TRA à être à l’origine de naissances multiples et prématurées3b.

Résultats psychosociaux

Selon certaines études, les mères des enfants conçus à l’aide des TRA croient leurs enfants plus vulnérables, se croient moins compétentes, montrent des niveaux plus élevés d’anxiété en lien avec le rôle parental et sont moins satisfaites du fonctionnement familial4a-6a. De plus, les parents de ces enfants semblent avoir une estime de soi et une satisfaction maritale moins élevées6b,7a. Plusieurs études ont constaté que les enfants conçus à l’aide des TRA sont des bébés plus difficiles, qu’ils réagissent moins bien au stress, qu’ils ont davantage de problèmes de comportement et une adaptation difficile à l’école, et qu’ils sont plus agressifs, anxieux et déprimés4b,7b,8,9. Une évaluation transversale récente de la première cohorte de jeunes adultes conçus par FIV aux États-Unis a révélé une prépondérance des problèmes de santé psychologique10. Selon l’ampleur de ces effets, et à mesure de l’utilisation plus fréquente des TRA, ces tendances auront une incidence sur plusieurs de nos institutions, en particulier l’éducation publique et la santé publique.

Les répercussions émotionnelles négatives sur les patients qui ne réussissent pas à avoir d’enfant, même après des traitements de TRA longs, invasifs et coûteux, sont un aspect de la santé psychosociale associée aux TRA qui est sous-représenté dans la littérature. Le taux d’échec de la FIV l’emportant sur le taux de réussite11, il faut pourtant prioritairement tenir compte des attentes des patients. Ironie du sort, il semble que les femmes souffrant d’une anxiété anticipatrice élevée soient celles qui aient des taux de grossesse plus faibles12 et, évidemment, les femmes subissant la FIV montrent des niveaux beaucoup plus élevés d’anxiété que celles de la population générale13. De plus, au moins une étude indique que, parmi les femmes subissant la FIV, c’est le fait de recevoir un test de grossesse négatif qui est la variable explicative la plus importante en matière de dépression14.

À mesure que notre population vieillit et que la demande de services de TRA augmente, le portrait de la santé mentale de notre collectivité évolue également. Notre système de santé publique doit pouvoir s’adapter à ce changement.

Les préoccupations plus immédiates en matière de santé publique pour les parents qui subissent des interventions de TRA restent cependant les effets négatifs associés aux inducteurs de l’ovulation, notamment l’association éventuelle à un risque accru de cancer du sein, de l’utérus ou de l’ovaire. Ces associations n’ont pas été prouvées15a, mais puisque ce sont les femmes plus âgées qui ont tendance à avoir recours à des services de TRA, il se pourrait que les risques pour la santé associés au vieillissement (comme certains cancers) puissent encore être exacerbés par les effets de changement hormonal des inducteurs de l’ovulation15b,16.

En dépit des études que nous venons de mentionner, les enfants conçus à l’aide des TRA ne sont généralement pas très différents sur le plan psychosocial des enfants conçus naturellement. Les « facteurs de personnalité » préexistants, déjà présents dans la famille souhaitant obtenir des services de TRA, expliqueraient, davantage que les facteurs relatifs au traitement, les problèmes psychosociaux éprouvés par un enfant conçu à l’aide des TRA17.

Grossesses et naissances multiples

La conséquence la plus importante des TRA demeure vraisemblablement le taux élevé de grossesses multiples : environ un cinquième à un tiers de l’ensemble des grossesses provoquées à l’aide des TRA sont des grossesses gémellaires, le nombre de jumeaux étant de quatre à dix fois supérieur à celui des triplets et des autres grossesses multiples de rang supérieur18,19. Les gestations multifœtales rencontrent davantage de problèmes que les gestations unifœtales à chaque étape de la grossesse et du travail : chaque fœtus supplémentaire entraîne une réduction de la croissance fœtale et de la durée de la gestation, deux des variables explicatives les plus importantes en matière de santé fœtale et néonatale20.

Les jumeaux risquent davantage de souffrir de paralysie cérébrale, de retard du développement, de difficultés d’apprentissage, de déficience sensorielle, de retard du langage et de problèmes d’attention et de comportement21. Les taux de paralysie cérébrale chez les triplets sont 47 fois plus élevés que chez les nouveaux-nés simples22a. En général, une grossesse de jumeaux sur dix et une grossesse de triplets sur cinq ayant franchi la 20e semaine de gestation, et quel que soit le mode de conception, va conduire à une mortinaissance, une mortalité infantile ou la naissance d’un enfant souffrant de paralysie cérébrale22b. Selon la littérature récente, une association existerait entre les TRA et le risque accru de paralysie cérébrale parce que les TRA auraient tendance à conduire à des naissances prématurées23a.

La santé publique d’une collectivité est gravement affectée par ces effets, que ce soit sur le plan de leurs coûts directs pour la santé ou sur celui du bien-être psychosocial et économique des parents. En effet, les parents ayant des enfants souffrant de paralysie cérébrale risquent davantage de divorcer24. En termes de demande de services et de coût global, les répercussions sur la collectivité restent cependant difficiles à quantifier.

Notons qu’une association entre la FIV et la déficience cognitive ou les problèmes de développement peut relever en fait d’une autre technologie intervenante. Par exemple, une étude danoise portant sur 957 naissances simples à la suite d’implantations d’embryons congelés a montré que le recours à des embryons congelés donnait lieu à un risque moins élevé de paralysie cérébrale que le recours à des embryons frais, mais que ce risque demeurait plus élevé que celui du groupe n’ayant pas recours aux TRA25.

De nombreux patients ayant recours aux TRA considèrent une grossesse multiple comme un résultat positif, puisque celle-ci constitue une possibilité accrue de produire un enfant vivant. Cependant, elle accroît dans le même temps la possibilité d’une naissance multiple, susceptible comme nous l’avons vu d’avoir diverses conséquences négatives. En fait, dans les cas de mort d’un jumeau après la 20e semaine de grossesse, le risque de paralysie cérébrale du jumeau survivant est huit fois plus élevé que lorsque les deux jumeaux survivent22c. Nous avons donc vraiment besoin d’une stratégie de consultation plus efficace pour mieux gérer les attentes et offrir un programme de sensibilisation plus complet26a.

En 2008, une analyse des preuves publiées entourant la santé à long terme des enfants conçus à l’aide des TRA a conclu que « les principaux risques pour le bien-être futur des enfants conçus à l’aide des TRA demeurent les grossesses multiples et l’insuffisance de poids à la naissance. En règle générale, les preuves concernant le résultat des naissances simples à terme à la suite d’un recours aux TRA sont rassurantes »27.

Naissances prématurées

Il existe des preuves solides que la FIV est associée à un risque accru de naissance prématurée et d’insuffisance de poids à la naissance, souvent en association avec des grossesses et des naissances multiples. En 2003, Tough et coll. ont constaté que la FIV représentait 17,8 % de l’augmentation du taux d’insuffisance de poids à la naissance et 10,5 % de l’augmentation du taux de naissances prématurées en 1994-1996 en Alberta28. Il faut souligner que la naissance prématurée a été jugée comme étant un des problèmes les plus importants en matière de santé périnatale dans les pays industrialisés29, représentant généralement entre 75 % et 85 % de l’ensemble des mortalités périnatales (mortinaissances et morts de bébés âgés de moins de sept jours) au Canada30,31. De plus, comme nous l’avons mentionné, le risque accru de naissance prématurée pourrait être à l’origine du risque accru observé de paralysie cérébrale23b.

Le portrait de la santé publique d’une collectivité doit inclure le degré de responsabilité des TRA dans les taux accrus de mortalité et de morbidité parmi les nourrissons et dans les coûts économiques des soins aux bébés prématurés. Une demande accrue de services de soins néonataux en dépit d’une réduction du taux de naissance à l’échelle nationale doit être envisagée par les décideurs.

Injection intracytoplasmique de spermatozoïdes

L’injection intracytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI) est une procédure qui contourne de bien des façons la sélection naturelle en forçant l’union de gamètes incapables autrement d’être fécondés biologiquement. En 1995, In’t Veld et coll. ont souligné un risque éventuel accru d’anomalies des chromosomes sexuels chez les fœtus à la suite d’une conception à l’aide de l’ICSI32. Sept ans plus tard, une autre étude a constaté que 2,9 % des 1 437 fœtus conçus à l’aide de l’ICSI avaient des anomalies chromosomiques33. D’autres études subséquentes ont constaté des taux similaires ou légèrement plus élevés : par exemple, un examen belge des cycles de l’ICSI entre 1994 et 2000 a fait état d’un taux global de malformations de 6,5 %34. Kurinczuk a fait valoir que l’ICSI permet la transmission de microdélétions du chromosome Y26b, ce qui accroît la prévalence dans la population de troubles génétiques par ailleurs rares; toutefois, le risque de transmission d’anomalies liées au chromosome Y est relativement faible. Il est possible que certains de ces troubles, les plus mineurs, ne se manifestent pas avant l’adolescence avancée, et donc passent inaperçus à l’heure actuelle.

L’ICSI permettant de traiter l’infertilité masculine en coordination avec la FIV, il a une grande importance et une grande prévalence au sein des services de TRA. Pour mieux évaluer ses incidences sur la santé publique, des études longitudinales à plus long terme sont nécessaires afin de déterminer et de quantifier ses éventuels effets négatifs dans l’adolescence et le jeune âge adulte.

Les gamètes comme vecteurs de maladies

Le risque de transmission de maladies infectieuses par l’entremise de dons de gamètes ne constitue pas un problème de santé publique critique, mais il mérite une attention particulière. Les cliniques de fertilité testent attentivement tous les fluides de reproduction pour prévenir les infections importantes, notamment le VIH, et les analyses de sperme et d’autres tissus provenant de donateurs pour le dépistage de maladies sont très rigoureuses au Canada. Toutefois, étant donné qu’aucun test n’est efficace à 100 %, et qu’un panel d’essai type couvre uniquement les infections les plus probables, il est par exemple possible que les banques de sperme soient des vecteurs de maladies.

Le risque n’est pas limité aux maladies infectieuses. Les maladies héréditaires, comme la cardiomyopathie hypertrophique, peuvent être transmises par l’entremise du processus de don de gamètes35. En 2007, le Los Angeles Times a relaté qu’une Américaine avait donné ses œufs à au moins quatre couples infertiles avant d’apprendre qu’elle était porteuse du gène de la maladie de Tay-Sachs. Au moins l’un des descendants conçus à partir de ses dons est porteur de la maladie, qui est en règle générale fatale36. Son cas illustre la possibilité pour les dons de gamètes de se transformer en défis imprévus pour la santé publique : il faut donc mieux dépister les maladies et faire un meilleur suivi des dons, soit par l’entremise d’un registre de donneurs ou celle d’un système de surveillance à grande échelle.

Quoique les risques de transmission de maladies liés à la conception naturelle (rapports sexuels non protégés) demeurent la source la plus importante de soucis pour la santé publique au Canada, le don de gamètes constitue une modalité spécifique de transmission qui ne doit pas être négligée, du fait de sa capacité à produire des grappes de plusieurs vingtaines, voire plusieurs centaines de descendants.

Consanguinité

Un risque connexe est la possibilité que des descendants issus de gamètes du même donneur créent une famille sans conscience de leurs liens génétiques. Les incidences sur la santé publique sont réelles, puisque le risque de transmission de diverses maladies héréditaires est plus élevé dans les unions consanguines. Étant donné la rareté des donneurs de sperme au Canada et, par conséquent, la propagation importante du matériel génétique de chaque donneur, ce risque pourrait ne pas être négligeable. Les médias ont fait par exemple un reportage en 2007 sur un donneur de ce type, un homme qui a peut-être 50 enfants simplement aux États-Unis37.

L’atténuation du risque de consanguinité repose essentiellement sur la surveillance des grappes de dons, sur une meilleure connaissance par les descendants des circonstances de leur conception et sur la limitation raisonnable du nombre autorisé de descendants par donneur.

Soins génésiques transfrontaliers

Une cause supplémentaire de problème lié aux TRA émerge actuellement : la tendance des couples infertiles à utiliser des services hors de leur pays de résidence. Ces couples ont généralement recours aux « soins génésiques transfrontaliers » ou au « tourisme génésique » soit pour obtenir des services à meilleur prix, soit parce que certains services ne sont pas offerts dans leur pays d’origine. Les services transfrontaliers sont particulièrement recherchés afin de contourner les restrictions juridiques locales. Par exemple, avoir recours à une mère porteuse payée, acheter du sperme à un donneur rémunéré ou sélectionner le sexe de l’enfant sont des pratiques illégales au Canada.

Quoique les incidences sur la santé publique de l’obtention de soins transfrontaliers soient multiples, on peut les réduire à deux exigences : il faut protéger ces couples contre les services de mauvaise qualité à l’étranger et protéger les personnes défavorisées contre l’exploitation de leurs tissus ou de leurs capacités génésiques. Il faut donc concevoir à l’échelle internationale des lignes directrices en matière d’éthique et de santé et sécurité afin de gérer les soins transfrontaliers et d’éviter les souffrances inutiles et l’exploitation.

La perception du phénomène des soins génésiques transfrontaliers est souvent réduite au déplacement de personnes (celles qui souhaitent obtenir des soins ou celles qui fournissent les services, comme les mères porteuses ou les donneurs de gamètes), alors qu’il existe également un transfert des tissus génésiques, gamètes et embryons. Dans ce cas, les procédures pour l’extraction, la création, la préservation, le transport et le partage de ces tissus ne peuvent être garanties et ne satisfont pas forcément aux normes canadiennes. Détailler et surveiller les indicateurs de contrôle de qualité aideraient à dissiper les inquiétudes à ce sujet.

Incidences positives sur la santé publique

Les TRA ont plusieurs conséquences sociétales positives : tout d’abord, bien entendu, la possibilité de traiter l’infertilité chronique et, par conséquent, de bénéficier des effets psychologiques positifs d’un traitement réussi.

De plus, dans certains milieux, le taux décroissant de naissances de l’Occident est considéré comme critique du point de vue démographique, menaçant de réduire notre assiette fiscale et notre longévité culturelle. Les TRA constituent une voie possible pour contrer cette tendance. La capacité des personnes plus âgées de concevoir a également prolongé de façon efficace leur temps disponible pour l’éducation, l’épanouissement personnel et l’activité économique sans entraves, ce qui pourrait être considéré comme une forme de génération d’un capital humain amélioré et plus productif. De plus, les couples plus âgés sans enfants jouissant en règle générale de niveaux de vie plus élevés, ils ont davantage les moyens d’élever un enfant issu des TRA.

L’application des TRA peut donc somme toute amener des avantages économiques à certaines sociétés, même en tenant compte des aspects négatifs de l’état de santé des personnes nées grâce aux TRA, aspects qui peuvent pourtant à eux seuls représenter des coûts exceptionnels pour le système de soins de santé. À ce sujet, la Rand Corporation soutient par exemple qu’« un enfant conçu par FIV, moyen à tous les points de vue (par exemple, revenus futurs, consommation de soins de santé et espérance de vie), représente un rendement [financier] net positif pour le gouvernement »38.

Recommandations

La politique en lien avec l’incidence des TRA doit reposer sur des données fiables. La recherche dans ce domaine est dominée par un regard scientifique qui met l’accent sur l’optimisation de la probabilité de grossesses et de naissances vivantes et qui néglige de considérer le côté envahissant du processus et son coût. De son côté, la recherche non clinique a exploré les dimensions économiques de la FIV et des procédures connexes, bien connues pour être des entreprises coûteuses coexistant avec les soins médicaux traditionnels au sein d’un système médical socialisé. Plus rares sont les études sur la santé de la population explorant l’étendue de la demande de services de fécondation et les conséquences sur la santé à long terme des interventions utilisant les TRA, que ce soit sur la mère ou sur l’enfant.

La surveillance constitue clairement l’instrument idéal pour cerner la diversité des facteurs importants associés à la santé publique en lien avec les TRA, comme les gamètes en tant que vecteurs de maladies, la consanguinité potentielle, les conséquences néfastes sur la santé à court terme pour les femmes qui subissent des procédures de TRA, les répercussions néfastes à long terme sur les mères et les descendants, ou les facteurs longitudinaux relatifs à l’infertilité, la question se posant par exemple d’une infertilité éventuelle transmise (paradoxalement) du parent à l’enfant. La surveillance aiderait également la planification sociale à long terme, offrant une base pour estimer les conséquences des TRA sur les taux de natalité et sur la demande en services de santé.

On pourrait envisager aussi la limitation du nombre de descendants issus d’un même donneur de gamètes, ce qui permettrait de contrôler le risque d’unions consanguines par inadvertance et, nous l’avons dit, il faudrait promouvoir également une meilleure surveillance de l’utilisation des gamètes et des facteurs de risque des donneurs. Pour améliorer la sécurité et le contrôle de la qualité des soins génésiques transfrontaliers, une collaboration internationale est nécessaire : reste à saisir l’étendue réelle du phénomène et à établir des normes universellement acceptables en matière de soins sur les plans clinique et social. Là encore, une surveillance sérieuse de l’utilisation des TRA serait d’un grand secours.

L’élaboration d’une stratégie de surveillance des TRA constitue une entreprise d’envergure pour un pays. Au Canada, elle est compliquée par les questions fédérales-provinciales liées aux compétences, les questions de compatibilité des données, les préoccupations relatives à l’anonymat et à la confidentialité, les forces migratoires et la nature particulière des services liés au TRA, services fournis par des entreprises privées au sein d’un système public de santé. Pour commencer à progresser dans cette voie, il faut cependant avant tout prendre conscience de l’importance, d’un point de vue sociétal et de santé publique, des TRA, question qui ne peut être circonscrite à une relation personnelle et intime entre un patient et son médecin.

Conclusion

La demande de services de TRA va augmenter tant que les populations du Canada et des pays occidentaux vont continuer à vieillir et que la tendance à reporter la procréation à des étapes ultérieures de la vie va se poursuivre. Les résultats biologiques à court terme de la FIV, de l’ICSI et d’autres techniques génésiques ont déjà été partiellement étudiés, mais ce n’est que maintenant que nous pouvons commencer à en analyser leurs conséquences à long terme. L’analyse ne doit pas porter simplement sur des questions cliniques, mais également sur les conséquences touchant la santé publique.

 
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