Commentaire de l'auteure : Recherche sur le suicide au Canada : Aperçu descriptif

C. Commentaire de l'auteure

Les opinions exprimées dans la prochaine section sont celles de l'auteure. Par définition, le commentaire qui suit est partial et contextualisé. Il va de soi que le présent document amènera inévitablement le lecteur à poser des questions différentes et à faire des interprétations différentes, et que les participants à l'atelier de février le liront en fonction de leur propre optique. Le commentaire qui suit est donc offert dans le but de susciter des échanges de vues.

Recherche sur le suicide au Canada

De nombreux résultats de la recherche sur le suicide effectuée au Canada (ou au sujet de celui-ci) ont enrichi considérablement la base nationale et internationale des données probantes sur le sujet. En outre, il existe des signes évidents d'une volonté de collaborer pour entreprendre des recherches multidisciplinaires de grande qualité sur le suicide, ce qui suscite d'importantes nouvelles initiatives de recherche dans beaucoup de régions de ce pays.

Voici donc certaines des principales questions à se poser :

  • À quels aspects les chercheurs sur le suicide au Canada consacrent-ils la plupart de leurs efforts?
  • Quelles traditions et disciplines de recherche contribuent le plus au corpus des connaissances actuelles?
  • Comment les initiatives de recherche au Canada s'articulent-elles avec les projets de recherche internationaux?
  • Quelles sont les forces sur lesquelles nous pouvons miser et quelles sont les lacunes évidentes?
  • Qu'est-ce que les activités de recherche au Canada révèlent sur la façon dont la problématique suicidaire y est envisagée et quelles sont les conséquences possibles de cette situation?

Les recherches canadiennes ont fréquemment visé à déterminer des facteurs de risque précis, les conditions antérieures et les voies possibles qui mènent au suicide. Les études ont bien souvent pris la forme d'examens d'envergure sur la mortalité ou d'études sur les autopsies psychologiques, dans lesquels des dossiers de médecins légistes et des rapports d'examens médicaux sont analysés de manière rétrospective pour y trouver des thèmes et des profils et sont parfois complétés d'entrevues avec des informateurs clés. Ces études ont aidé à préciser les facteurs de risque statistiques associés au suicide et à corroborer les études régionales et internationales. Par exemple, les facteurs de risque empiriquement validés et associés aux suicides complétés sont bien établis et comprennent : les troubles mentaux, les comportements suicidaires antérieurs, les antécédents familiaux de comportement suicidaire, l'impulsivité et l'isolement social. On a également déterminé que des populations particulières présentaient un risque élevé de suicide, notamment les individus atteints de troubles mentaux, les hommes, les jeunes, les personnes âgées, les gais et les lesbiennes, les Autochtones et les personnes incarcérées.

L'intérêt pour la problématique suicidaire du point de vue clinique ou du traitement a été considérable au cours de la période à l'étude. La plupart des études canadiennes publiées dans ce domaine ont été consacrées à la description des caractéristiques des populations cliniques à risque suicidaire plutôt qu'à l'évaluation de l'efficacité de diverses approches en matière de traitement. Une plus grande attention est accordée à l'étude des effets d'interventions précises auprès de populations cliniques particulières à risque. Plusieurs études actuellement entreprises par la Chaire Arthur Sommer Rotenberg en suicidologie portent expressément sur les effets de diverses interventions psychoéducatives, thérapeutiques et pharmacologiques sur la détresse affective et les comportements suicidaires dans des populations cliniques particulières, p. ex. les personnes chez qui on a diagnostiqué un trouble de la personnalité limite.

Traditions et disciplines de recherche dominantes

La recherche sur le suicide est fermement enracinée dans le paradigme scientifique traditionnel, caractérisé par le souci de prédire, de contrôler et de comprendre. La recherche sur le suicide est communément entreprise par des chercheurs qui se trouvent dans des universités, et les disciplines suivantes contribuent à la plus grande partie des études : psychiatrie, psychologie, santé publique et sociologie. Les modèles de recherche sont d'ordinaire de nature quantitative; conformément aux tendances contemporaines qui proposent et favorisent des approches basées sur des preuves ou des données probantes, les études les plus « solides » sont censées être celles qui utilisent une forme de plan expérimental randomisé. Même si peu d'études portant sur la problématique du suicide peuvent faire appel de façon soutenue à des essais comparatifs randomisés (en raison de contraintes éthiques, de la nature multicausale du suicide et des défis associés à l'étude d'un phénomène à faible taux d'incidence), de tels essais sont toujours considérés comme la « norme d'excellence » pour faire progresser les connaissances.

Le suicide est un acte individuel qui se situe dans un contexte social, et il a donc donné lieu à deux approches distinctes concernant l'étude du phénomène. Les chercheurs axés sur l'individu, comme ceux qui mènent des recherches biomédicales et ceux qui examinent des dimensions psychologiques particulières du suicide, sont généralement intéressés à déterminer avec plus de précision les facteurs intrapersonnels et les facteurs génétiques individuels qui contribuent au suicide. Ces études ont des répercussions cliniques assez directes sur la façon dont nous intervenons auprès des individus suicidants.

Dans une optique plus macroscopique, les sociologues, les psychologues communautaires et sociaux et les spécialistes de la psychiatrie culturelle sont particulièrement préoccupés par la nature socialement contextualisée du suicide, et ces chercheurs se sont penchés sur les risques qui présentent un aspect historique et culturel en matière de suicide. Ces types de recherches soulèvent d'importantes questions sur la façon dont nous envisageons la problématique suicidaire ainsi que sur notre manière de planifier les programmes de prévention généraux.

Considérations

Les chercheurs canadiens ont fourni une importante base empirique pour concevoir des programmes de prévention et d'intervention, car ils ont aidé à attirer notre attention sur des groupes présentant un risque statistiquement élevé de mort par suicide. Cependant, étant donné la nature rétrospective de beaucoup de ces études d'envergure sur la mortalité, un grand nombre d'entre elles comportent un biais inhérent, c.-à-d. que puisque l'on sait dès le départ que le suicide sera l'aboutissement, il se peut que les chercheurs soient sursensibilisés à la présence de troubles mentaux et de psychopathologies.

Beaucoup d'études actuelles sur le suicide font partie d'un programme global de recherche, et plusieurs projets individuels sont menés dans le contexte d'une unité de recherche spécialisée plus importante, dont trois se trouvent au Québec. Par exemple, les études associées à la Chaire Arthur Sommer Rotenberg en suicidologie présentent un aspect clinique distinct et mettent l'accent sur la recherche en matière de services de santé. Par ailleurs, les chercheurs membres du CRISE apportent un aspect pragmatique à leurs recherches en collaborant avec des fournisseurs de services existants à la fois pour la conception et la réalisation de leurs études. Ces dernières sont explicitement arrimées à une tradition écologique qui reconnaît les multiples facteurs d'influence macroscopique sur le suicide et le comportement suicidaire. Les études comme celles qui sont dirigées par Gustavo Turecki, à l'Hôpital Douglas de l'Université McGill, visent à comprendre les aspects biomédicaux et génétiques du suicide. Enfin, les travaux scientifiques qui proviennent du Centre de recherche Fernand-Séguin de l'Hôpital Louis H.-Lafontaine mettent l'accent sur le deuil, les services de santé et la recherche clinique.

Capacités et lacunes actuelles

Les forces individuelles et les talents collectifs des chercheurs canadiens qui étudient le suicide sont extraordinaires et beaucoup trop nombreux pour se prêter à une énumération détaillée. Quelques contributions remarquables seront toutefois mises en relief brièvement ci-dessous afin de souligner l'apport unique de certains chercheurs canadiens au corpus des connaissances globales sur le suicide.

Ressources et forces

Les chercheurs canadiens font figure de leaders dans l'avancement de notre compréhension des facteurs contributifs génétiques et biomédicaux associés au suicide (Hrdina, 1996; Turecki et al., 1999; 2001). En ce domaine, les travaux de Mishara et de ses collaborateurs (2000) ont été à l'avant-garde pour ce qui est de l'évaluation des services d'écoute téléphonique d'urgence. Les études épidémiologiques sur le suicide et le parasuicide entreprises par Bland et ses collaborateurs (Bland et al., 1994) ont été largement citées dans les études internationales. Les contributions apportées par les chercheurs cliniques au Canada (p. ex., Links, 2002; Paris, 1990; Sakinofsky et al., 1990) ont aussi été considérables, particulièrement en ce qui concerne l'enrichissement de nos connaissances au sujet des interventions auprès des patients suicidants atteints du trouble de la personnalité limite et auprès des personnes qui font des tentatives répétées de suicide. Les contributions remarquables d'Adam (Adam et al., 1996) sur le rôle de l'attachement et le comportement suicidaire ont été bien reçues à l'échelle internationale. La longue série d'études empiriques de Leenaars (1999) sur les notes de suicide nous a donné un aperçu unique de l'esprit suicidaire. L'établissement, par Alain Lesage et Monique Séguin, du Laboratoire d'étude sur le suicide et le deuil à Montréal, fait ressortir l'importance qui sera explicitement attribuée à l'étude des aspects particuliers du deuil consécutif à un suicide et qui viendra combler une lacune importante dans les études internationales sur le suicide. Les travaux de Breton et de ses collaborateurs (2002) visant à promouvoir une approche cohérente plus théorique pour l'évaluation des programmes dans le domaine de la prévention du suicide sont à la fois opportuns et importants. La recherche sur le suicide des Autochtones et des Inuits au Canada dans une perspective développementale, culturelle et anthropologique ainsi que socio-historique est très appréciée au Canada et ailleurs (p. ex., Chandler et Lalonde, 1998; Kirmayer et al., 1998; Kral et al., 2000). Les vastes facteurs de risque psychosociaux et les influences démographiques liées au suicide dans la population en général ont été bien exposés par des chercheurs de l'Alberta (p. ex., Bagley et al., 1995; Trovato, 1992), de l'Ontario (p. ex., Leenaars, 1995) et du Québec (de Man et al. 1993). Enfin, pour leur leadership incessant dans la prévention du suicide au Canada et pour le rôle qu'ils jouent avec enthousiasme afin de faire avancer l'idée d'une stratégie nationale de recherche au Canada, il faut mentionner les contributions spéciales et importantes de Ron Dyck, Richard Ramsay et Bryan Tanney de l'Alberta ainsi que celles de Antoon Leenaars et Isaac Sakinofsky de l'Ontario.

Lacunes

La recherche sur l'action communautaire, la recherche participative, les grandes études multisites, la recherche longitudinale, la recherche sur les politiques, la recherche sur la production et la diffusion des connaissances et les études d'évaluation des programmes apparaissent rarement dans les écrits canadiens publiés sur le suicide. La recherche et les études sur le suicide dans le domaine de l'éducation ainsi que sous l'angle des sciences infirmières ou du service social sont rares malgré la pertinence de la prévention du suicide pour ces professions. Le deuil à la suite d'un suicide et les interventions cliniques efficaces auprès des endeuillés n'ont pas reçu beaucoup d'attention de la part des chercheurs canadiens. Malgré l'appel lancé il y a près de 20 ans afin de faire plus de recherche sur les programmes de prévention (Santé et Bien-être social Canada, 1987), les connaissances dans ce domaine continuent d'être limitées. Les études conçues pour évaluer les effets de modalités précises de traitement chez des individus suicidants, p. ex. la thérapie cognitivo-comportementale ou la thérapie comportementale dialectique, sont moins courantes au Canada que dans d'autres parties du monde.

Peu d'études sur le suicide publiées au Canada sont rédigées par des femmes, par des membres des minorités raciales ou par des Autochtones.

Pour clore cette section, il vaut la peine de noter que la recherche sur le suicide pourrait peut-être servir à d'autres fins, qui seraient susceptibles d'ajouter une dimension importante à l'objectif traditionnel consistant à « prédire et contrôler ». Par exemple, dans la perspective d'une recherche sur la promotion de la santé, Buchanan (2000) laisse entendre que la théorie et la recherche peuvent servir à au moins cinq autre buts, notamment rendre les hypothèses explicites, comprendre, donner un sens, sensibiliser et critiquer.

La recherche comme produit et processus

Outre le fait de fournir un solide corpus de connaissances sur lequel appuyer nos décisions en matière de planification de programmes et d'intervention, la recherche officielle remplit aussi une importante fonction d'établissement de plans d'action, car elle oriente de façon sélective notre attention vers des concepts clés et des possibilités d'action. En d'autres mots, là où nous portons notre regard détermine souvent là où nous allons, et les recherches canadiennes sur le suicide ont eu tendance, du moins jusqu'à ce jour, à placer les questions suivantes au premier plan :

  • détermination de la psychopathologie chez les individus suicidaires;
  • reconnaissance des tendances suicidaires aux échelles provinciale et nationale;
  • détermination des facteurs de risque précis chez des groupes à haut risque particuliers (principalement les jeunes, les personnes âgées, les Autochtones, les détenus et les personnes atteintes de troubles mentaux);
  • mise en lumière des influences sociales et démographiques sur le suicide.

Les résultats des études de ce type sont souvent utilisés pour dresser des listes de facteurs de risque associés au suicide, qui vont des vastes influences sociales aux caractéristiques individuelles, listes qui sont ensuite offertes aux cliniciens et aux planificateurs comme guides utiles pour les pratiques de prévention du suicide. Quoique certainement utiles, ces études peuvent aussi avoir l'effet non désiré de limiter l'orientation des praticiens et des cliniciens aux risques, aux déficits et à la psychopathologie.

De plus en plus d'attention est accordée aux facteurs de protection et à la création de milieux qui renforcent les compétences (Weissberg, Caplan et Harwood, 1991) comme ingrédients clés de la prévention du suicide, et il est encourageant de constater que les planificateurs de programmes tout comme les chercheurs canadiens (p. ex., Greenfield; Manion) contribuent à diriger notre attention vers la promotion.

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