Immigrants récents, immigrants antérieurs et natifs du Canada : confiance interpersonnelle et confiance sociale

2. Revue de la littérature

2.1 Cadre conceptuel de la confiance

Les chercheurs et les théoriciens du domaine du capital social [Note 3] soutiennent que la confiance est un élément clé de la vie en société et affirment, entre autres, qu’elle « est essentielle au bon fonctionnement de notre société interdépendante » [TRADUCTION] (Schellenberg 2004a, p. 19) et que « la solidité du tissu social dépend grandement de la confiance sociale » [TRADUCTION] (Breton et coll., 2004, p. 48). Breton et ses collaborateurs (2004) expliquent que « sans confiance, il serait difficile de fonctionner efficacement dans les réseaux d’interdépendance complexes dans lesquels nous évoluons » [TRADUCTION] (p. 47). Schellenberg (2004a) affirme pour sa part que « la confiance envers les autres est essentielle à la coopération, à la communication et aux bonnes relations interpersonnelles » [TRADUCTION] (p. 16). Pour Newton (2001), « sans la confiance, la vie en société serait insoutenable, voire impossible » [TRADUCTION] (p. 202).

Un niveau de confiance faible ou en déclin aurait des effets négatifs sur la participation dans la collectivité et sur la démocratie (Putnam, 2000) de même que sur l’économie (Fukuyama, 1995a, 1995b). En outre, comme l’explique Schellenberg (2004a), la confiance est liée à un sentiment d’appartenance : « les interactions entre deux inconnus font naître la confiance, laquelle peut mener à une communauté de valeurs et d’attentes, ce qui enrichit l’identité de l’individu et renforce son sentiment de solidarité avec les autres » [TRADUCTION] (p. 17). Selon cette conception, la confiance, surtout la confiance sociale, peut servir d’indicateur de l’intégration sociale.

Dans la littérature, la confiance est conceptualisée de diverses façons : un état psychologique (Yang, 2006), une ressource (Breton et coll., 2004), un processus (Khodyakov, 2007) ou une dépendance volontaire (Hupcey et coll., 2001). La confiance comprend les notions d’attente (Breton et coll., 2004; Yang, 2006), de risque et de vulnérabilité (Hupcey et coll., 2001; Newton, 2001; Kazemipur, 2006; Yang, 2006) de même que de réciprocité et de mutualité (Kazemipur, 2006). Comme l’explique Yang (2006) « la confiance est un état psychologique qui permet aux individus de se placer volontairement en situation de vulnérabilité et de remettre leur bien-être entre les mains d’autrui, s’attendant, de leur part, à des intentions bienveillantes ou à des comportements positifs » [TRADUCTION] (p. 574). Pour Newton (2001), la confiance se définit comme « la croyance qu’entretient l’acteur social qu’au pis, les autres ne lui feront pas sciemment et intentionnellement de tort et qu’au mieux, ils agiront dans son intérêt » [TRADUCTION] (p. 202).

Breton et ses collaborateurs (2004) soutiennent que « la confiance n’est pas innée; elle est acquise au fil du temps » [TRADUCTION] (p. 47). Il s’agirait selon ces auteurs « d’une ressource importante pour les individus, car elle les aide à faire face à la complexité, à l’ambiguïté et à l’incertitude en accroissant la prévisibilité » [TRADUCTION] (p. 48). Pour Khodyakov (2007), la confiance est un processus temporel qui relève d’une relation de délégation. « Elle constitue un processus constant d’anticipation de la fiabilité des actions d’autrui qui se fonde sur : 1) la réputation du partenaire et de l’agent, 2) l’évaluation des circonstances de l’action, 3) une supposition de ce que seront les actions du partenaire et 4) la foi en l’honnêteté et la moralité de l’autre » [TRADUCTION] (p. 126).

2.2 Dimensions de la confiance

La littérature établit une distinction fondamentale entre la confiance interpersonnelle et la confiance sociale. La confiance interpersonnelle est aussi appelée confiance stratégique (Soroka et coll., 2007) ou confiance solide (Kavanaugh et coll., 2003; Khodyakov, 2007). La confiance interpersonnelle/stratégique/solide est « celle que l’on s’attend à trouver entre amis et membres d’une famille et qui naît de la connaissance intime de l’autre, de la familiarité et d’une relation directe » [TRADUCTION] (Eisenberg, 2007, p. 85). Elle est associée à des liens forts entre les individus (Khodyakov, 2007) et se « construit sur les expériences personnelles » [TRADUCTION] (Soroka et coll., 2007, p. 96).

La confiance interpersonnelle diffère de la confiance sociale, qu’on appelle aussi confiance morale (Eisenberg, 2007; Soroka et coll., 2007), confiance généralisée (Eisenberg, 2007; Soroka et coll., 2007) ou confiance faible (Kavanaugh et coll., 2003; Khodyakov, 2007). La confiance sociale/morale/généralisée/faible « se fonde sur nos convictions à l’égard d’autrui et sur la décision de faire confiance aux autres indépendamment de leurs comportements » [TRADUCTION] (Soroka et coll., 2007, p. 96).

La confiance sociale caractérise les liens faibles entre les individus (Khodyakov 2007, p. 116), c’est-à-dire, ceux-là qui sont en dehors du cercle des proches, les inconnus et les individus pris en tant que membres de grandes collectivités à la personnalité informe. Eisenberg (2007) explique « que la confiance sociale nous amène à dévoiler notre vulnérabilité à des individus que nous n’avons jamais rencontrés » [TRADUCTION] (p. 86). Le concept décrit « la confiance dans un contexte social plus large, au-delà de la référence interpersonnelle, laquelle est fondée sur la seule relation dyadique et personnelle » [TRADUCTION] (Lin et Fu, 2003, p. 6).

Certains auteurs, dont Newton (2001), nous mettent toutefois en garde contre « la théorie psychologique selon laquelle la confiance est un trait de personnalité fondamental et commun, » [TRADUCTION] et affirment plutôt qu’elle est « une réponse des individus aux changements de leur environnement » [TRADUCTION] (p. 203-204). Il souligne également que lorsque les répondants à un sondage s’expriment sur une question portant sur la confiance généralisée, leurs réponses « ne nous éclairent pas sur leur propension intrinsèque à la confiance ou à la méfiance, mais sur leur perception de la fiabilité du monde dans lequel ils vivent » [TRADUCTION] (Newton, 2001, p. 203).

En ce qui concerne la relation entre la confiance interpersonnelle et la confiance sociale, soulignons que certains auteurs, dont Granovetter (1973; 1983), soutiennent que de forts réseaux de liens de confiance interpersonnelle peuvent nuire à la création de réseaux de liens de confiance sociale et de liens dans la collectivité.

2.3 Incidence de l’immigration et de la diversité sur la confiance et la cohésion sociale

Selon Hooghe et ses collaborateurs (2008), « l’incidence de la migration et de la diversité ethnique accrue sur la cohésion sociale, et surtout sur la confiance sociale, s’est retrouvée, ces dernières années, au cœur de débats animés parmi les chercheurs, les décideurs et au sein de la société en général » [TRADUCTION] (p. 198). La littérature sur la confiance, la diversité et l’immigration s’est toujours intéressée à l’incidence de la migration sur la cohésion sociale et sur les niveaux de confiance, ainsi que sur les difficultés découlant de la diversité (Putnam, 2007; Hooghe et coll., 2008; Cheong et coll., 2007; Stolle et coll., 2008).

Selon Kazemipur (2006), « l’écrasante majorité des études menées à ce jour » [TRADUCTION] (principalement aux États-Unis) « font ressortir une corrélation négative entre la confiance et la diversité, c’est-à-dire que plus la population se diversifie, plus le niveau de confiance global diminue » [TRADUCTION] (p. 6). Stolle et ses collaborateurs (2008) « affirment que de plus en plus de preuves étayent la thèse selon laquelle les villes, les quartiers, les régions ou États et même les pays où la diversité ethnique, raciale et socioéconomique est la plus forte ont considérablement plus de difficulté à engendrer du capital social, de la coopération, de la confiance et des réseaux de soutien » [TRADUCTION] (p. 57).

De nombreux chercheurs en sociologie et en psychologie sociale ont avancé que « les individus ont plus de facilité à se faire confiance et à coopérer quand la distance sociale qui les sépare est moindre » [TRADUCTION] (Putnam, 2007, p. 159). Pour Putnam (2007), « lorsque la distance sociale est faible, les individus perçoivent une communauté d’identité et d’expériences ainsi qu’un rapprochement. Cependant, lorsque la distance sociale est grande, chacun perçoit et traite l’autre comme appartenant à un groupe différent » [TRADUCTION] (p. 159).

Toutefois, comme l’expliquent Hooghe et ses collaborateurs (2008), il est important de prendre en compte l’aspect temporel de la diversité, c’est-à-dire son existence récente ou de longue date, dans la collectivité ou le pays avant d’inférer quoi que ce soit à propos de son incidence sur les niveaux de confiance. Les auteurs soulignent que « la diversité doit être comprise comme un phénomène dynamique. L’apport théorique de cette observation est de rappeler qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la présence historique d’une minorité ethnique ait le même effet sur la confiance généralisée, comme par exemple, l’arrivée massive de nouveaux immigrants dans la société » [TRADUCTION] (p. 203). Les auteurs affirment aussi que les différents mécanismes causals de la thèse de la menace, ancrée dans la distance culturelle et la concurrence économique et politique entre groupes majoritaires, sont intensifiés lors de changements rapides du degré de diversité. Ainsi, le contexte temporel de la diversité et sa hausse récente devraient être des considérations de premier ordre dans les recherches sur la confiance généralisée (Hooghe et coll., 2008, p. 203).

Stolle et ses collaborateurs (2008) utilisent l’Enquête sur l’égalité, la sécurité et les communautés (ESC) menée au Canada de même que le sondage Citizenship, Involvement, Democracry Survey (CID) mené aux États-Unis pour analyser l’incidence de la diversité sur les niveaux de confiance. Leurs résultats confirment que « les individus, ayant déclaré avoir plusieurs voisins d’une origine ethnique autre que la leur, affichent en effet un niveau de confiance moins élevé » [TRADUCTION] (p. 68). Toutefois, les résultats révèlent également que « le milieu n’a pas la même influence sur tous. Les individus qui parlent régulièrement avec leurs voisins sont moins influencés par les facteurs ethniques ou raciaux que ceux qui n’entretiennent pas ce type d’interactions » [TRADUCTION] (p. 57). Pour les auteurs, « ces résultats mettent en doute l’effet négatif de la diversité sur la confiance ou, du moins, portent à croire que les effets négatifs, dont la littérature fait si largement état, peuvent être atténués par les liens sociaux » [TRADUCTION] (Stolle et coll., 2008, p. 57).

Les résultats de Stolle (2008) appuient la thèse du contact selon laquelle les interactions significatives fondées sur une relation d’égal à égal permettent, au fil du temps, à la confiance de s’installer. « La recherche en psychologie sociale a montré que les contacts accrus entre personnes de différentes origines font éclater les stéréotypes, ce qui permet à une relation de confiance de s’installer » [TRADUCTION] (Kazemipur, 2006, p. 20). Autrement dit, les interactions sociales, face à face, entre groupes hétérogènes ou entre membres de différents groupes homogènes peuvent, dans certaines conditions, favoriser l’épanouissement de la confiance généralisée, qui s’étend alors pour inclure tant les membres de l’endogroupe que de l’exogroupe (Stolle et coll., 2008, p. 59).

2.4 Études canadiennes sur l’immigration, la diversité, la cohésion sociale et la confiance

Plusieurs études canadiennes se sont penchées sur les thèmes de l’immigration, de la cohésion sociale et de la confiance (Kazemipur, 2006; Reitz et Banerjee, 2007; Soroka et coll., 2007).

Kazemipur (2006) a comparé diverses collectivités canadiennes à l’aide des données du 17e cycle de l’Enquête sociale générale (ESG), dont l’échantillon total comptait environ 25 000 Canadiens. L’auteur a conclu que « les villes dont la population est plus diversifiée sur le plan ethnique affichent des niveaux de confiance plus élevés » [TRADUCTION] (p. 13). Selon lui, ces résultats traduisent probablement « une tendance unique au Canada, différente de celles des autres pays » [TRADUCTION] (p. 16). Il a observé que, dans les villes canadiennes, « une population d’immigrants plus nombreuse est associée à un niveau de confiance plus élevé, cette relation étant aussi illustrée par la valeur positive, quoique très faible, du coefficient de corrélation des deux variables » [TRADUCTION] (p. 16). Une telle constatation est de grande importance, car elle porte à croire que dans la société canadienne, non seulement la diversité n’ébranle pas la confiance, mais qu’elle aurait aussi le potentiel de l’accroître. Selon Kazemipur (2006)

… cette situation peut s’expliquer, à la fois, par la plus grande diversité ethnique de la société canadienne et le renforcement positif de cette diversité en célébrant le multiculturalisme canadien. Il est possible que les Canadiens craignent moins les étrangers et aient davantage confiance les uns envers les autres parce qu’ils sont davantage exposés à la diversité ethnique que bien d’autres peuples » [TRADUCTION] (p. 20).

Utilisant l’Enquête sur la diversité ethnique (EDE), Reitz et Banerjee (2007) ont analysé l’incidence du statut de minorité visible sur les niveaux de confiance des immigrants récents, des immigrants antérieurs et des Canadiens de deuxième génération. Les auteurs concluent « qu’au regard de la confiance, le statut de minorité visible a un effet négatif chez les immigrants récents, et un effet négatif encore plus fort chez les immigrants antérieurs. Toutefois, chez ceux de la deuxième génération, l’effet négatif du statut de minorité visible sur la confiance est plus faible que chez les immigrants antérieurs, mais plus fort que chez les nouveaux arrivants » [TRADUCTION] (p. 31). Les résultats de Reitz et Banerjee (2007) révèlent également que l’incidence de l’ethnicité sur la différence des niveaux de confiance « n’est pas causée par une différence de revenu; elle est plutôt due (en partie ou, dans le cas des immigrants récents, entièrement) à la discrimination perçue et à la vulnérabilité » [TRADUCTION] (p. 33).

À partir des données de l’Enquête sur l’égalité, la sécurité et les communautés, Soroka et ses collaborateurs (2007) ont dégagé des niveaux de confiance statistiquement différents entre les immigrants et les natifs du Canada. Bien que les auteurs observent que les immigrants semblent moins confiants que les natifs du Canada, « cette différence occulterait selon eux les différences ethniques tant chez les immigrants que les natifs du Canada » [TRADUCTION] (p. 106). Fait intéressant, Soroka et ses collaborateurs (2007) constatent que « le niveau de confiance plus faible chez les immigrants n’est pas associé à leur expérience au Canada, mais bien à celle de leur pays d’origine » [TRADUCTION] (p. 106). Les auteurs montrent en effet que lorsqu’on prend en considération les niveaux de confiance nationaux dans les pays d’origine, la faiblesse des niveaux de confiance des immigrants n’est plus significative. En fait, « tenir compte de la confiance dans le pays d’origine ferait même passer l’effet de l’immigration de négatif à positif » [TRADUCTION] (p. 107). Par ailleurs, ils considèrent que cette empreinte ne marque pas la deuxième génération.


Notes

  • [Note 3] Selon Bryant et Norris (2002), la notion de capital social englobe généralement les dimensions de la confiance, de la participation sociale, des réseaux formels et informels, de l’engagement civique et du bénévolat. Le capital social se rapporte aux ressources et aux mécanismes de soutien que créent les interactions entre voisins et membres d’un groupe donné au sein d’une collectivité (p. 3).

Détails de la page

2017-10-16