Examen externe sur l’inconduite sexuelle et le harcèlement sexuel dans les Forces armées canadiennes

Marie Deschamps, C.C. Ad.E. External Review Authority

March 27, 2015

Sommaire

Tout comme un grand nombre d’organismes, les Forces armées canadiennes (FAC) font face au problème du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle. Le temps est cependant venu pour les dirigeants des FAC de s’y attaquer sérieusement. Le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle portent atteinte non seulement aux victimes, mais aussi à l’intégrité, au professionnalisme et à l’efficacité de l’ensemble de l’organisation des FAC.

L’une des principales conclusions auxquelles est parvenue la responsable de l’examen externe (REE) est qu’il existe une culture sous-jacente de la sexualisation au sein des FAC. Cette culture est hostile aux femmes et aux LGTBQ et propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle. Un changement culturel s’impose donc. Il ne suffit pas de revoir les politiques ou de répéter le mantra de la « tolérance zéro ». Les dirigeants doivent reconnaître que l’inconduite sexuelle est un problème grave et bien réel pour les FAC, et qu’ils doivent y voir personnellement, directement et de façon soutenue.

Opérer un changement culturel représente un défi important. Les FAC disposent d’une variété de moyens, comme des politiques, des programmes de formation, un système de justice disciplinaire et militaire et des services de soutien pour les victimes, mais ces moyens ne pourront être efficaces que s’ils sont renforcés. Le présent rapport expose les conclusions auxquelles est parvenue la REE dans le cadre de son examen des politiques, processus et programmes des FAC se rapportant aux comportements sexuels inappropriés, de même que ses recommandations relativement à l’approche à privilégier pour l’utilisation des moyens dont les FAC disposent afin de réduire l’incidence du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle au sein des forces armées.

Portée et objet de l’examen

La REE avait pour mandat d’examiner les politiques, processus et programmes des FAC se rapportant au harcèlement sexuel et aux agressions sexuelles, y compris l’efficacité avec laquelle ces politiques sont actuellement mises en œuvre. Pour remplir son mandat, elle a mené une série d’entrevues confidentielles avec des membres de la Réserve et de la Force régulière, de tous les grades et de tous les éléments (Marine, Armée, Aviation et formation), de juillet à décembre 2014. Elle a aussi interviewé des personnes dont le travail au sein des FAC est lié, de diverses façons, à la tenue d’enquêtes sur les cas de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle ou à leur prévention, ou qui soutiennent les victimes de tels comportements interdits. Parmi ces personnes, se trouvaient des commandants, des conseillers en matière de harcèlement, des conseillers en relations de travail, des policiers militaires, des enquêteurs du Service national des enquêtes des Forces canadiennes, des représentants du juge-avocat général, des aumôniers, des médecins, des infirmières et infirmiers, des travailleuses et travailleurs sociaux et des représentants de groupes de soutien, de même que quelques chercheurs militaires. La REE a aussi rencontré des représentants de deux organismes civils, l’un qui oeuvre dans le domaine de l’application de la loi, et l’autre, dans le milieu commercial, et elle a examiné les pratiques d’un certain nombre d’autres forces armées pour cerner les approches à privilégier afin de faire face au problème des comportements sexuels inappropriés en milieu de travail.

Les séances de consultation de la REE ont été tenues dans le cadre de groupes de discussion et d’entrevues, face à face et téléphoniques, et elles se sont déroulées à divers emplacements, dont deux bases navales, trois bases terrestres, deux bases aériennes, deux bases de formation, deux collèges militaires et plusieurs unités de la Réserve. En outre, les membres des FAC ont été informés de la tenue de l’examen par le site Web des FAC et par des courriels à grande diffusion, et ils ont été invités à communiquer avec la REE directement par courriel, grâce à une adresse électronique réservée à cet effet et permettant des échanges confidentiels. La REE s’est mise à la disposition des intéressés aux bases militaires et à l’extérieur des bases, de façon à assurer la confidentialité et à maximiser la participation. À terme, plus de 700 personnes ont collaboré à l’examen.

La culture des FAC

L’éthos militaire des FAC est fondé sur le respect de la dignité de toutes les personnes, un principe auquel donnent corps les politiques des FAC, dont la mise en application est assurée par des mesures administratives et disciplinaires. La REE a toutefois noté un manque de cohérence entre les normes professionnelles élevées établies dans les politiques des FAC sur les comportements sexuels inappropriés, y compris celles concernant l’agression sexuelle et le harcèlement sexuel, et la réalité vécue par bon nombre de militaires dans leur quotidien.

Tout au long des séances de consultation, la REE a rencontré des militaires qui semblaient sincèrement satisfaits de leur choix de carrière et qui se sentaient très fiers et heureux de travailler dans les forces armées. Par contre, les séances de consultation de la REE ont aussi permis de constater qu’il règne un climat de sexualisation au sein des FAC, particulièrement parmi les recrues et les militaires du rang, caractérisé par la profération fréquente de jurons ou d’expressions très humiliantes faisant référence au corps des femmes, de blagues à caractère sexuel, d’insinuations ou de commentaires discriminatoires portant sur les compétences des femmes et par des attouchements sexuels non sollicités. Cumulativement, de tels comportements créent un milieu hostile aux femmes et aux LGTBQ et propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle.

Bien que les plaintes formulées aient principalement porté sur ce climat de sexualisation qui rend le milieu de travail hostile, des cas d’obtention de services sexuels en contrepartie de faveurs ont aussi été relatés à la REE. Certains participants ont également mentionné des situations d’agression sexuelle, dont des cas de relations douteuses entre des femmes subalternes et des hommes de grade supérieur, et de viol par une connaissance (« date rape »). Dans les situations les plus graves de violence sexuelle ayant été rapportées, le recours au sexe mettait en évidence le renforcement d’une relation de pouvoir et la volonté de punir et ostraciser un membre d’une unité.

La REE a constaté que les militaires semblent s’habituer à cette culture de la sexualisation à mesure qu’ils gravissent les échelons. Par exemple, les sous-officiers (s/off), tant les hommes que les femmes, semblent être généralement désensibilisés à la culture de la sexualisation. Les officiers ont, quant à eux, tendance à tolérer les cas de comportement sexuel inapproprié, parce qu’ils estiment que les FAC ne font que refléter la société civile. Plusieurs membres sont convaincus que les s/off supérieurs imposent une culture du silence ayant pour effet de dissuader les victimes de signaler l’inconduite sexuelle qu’elles ont subie.

Devant de telles attitudes, les subalternes sont nombreux à avoir l’impression que les membres de la chaîne de commandement excusent les comportements sexuels inappropriés ou qu’ils sont prêts à fermer les yeux sur les incidents qui y sont liés.

Un changement culturel complet s’impose donc, et il ne peut s’opérer sans la participation proactive des dirigeants supérieurs des FAC. Les dirigeants supérieurs – plus particulièrement ceux qui ont des responsabilités générales de supervision – doivent reconnaître qu’il existe un problème de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle dans les forces armées, affirmer clairement que l’inconduite sexuelle est inacceptable et adopter une stratégie complète afin d’éliminer le climat de sexualisation qui règne et de mieux intégrer les femmes dans les forces armées, entre autres en nommant un nombre accru de femmes à des postes de dirigeant supérieur.

Déficit de signalement

Il est rapidement devenu évident au cours des séances de consultation qu’un pourcentage élevé de cas de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle n’est pas signalé. En premier lieu, les personnes interviewées ont mentionné que la peur de subir des répercussions qui nuiraient à l’avancement professionnel, comme la mutation à une nouvelle unité, est l’une des plus importantes raisons qui poussent les militaires à ne pas signaler de tels cas. Les victimes ont mentionné qu’elles craignaient de ne pas être crues, d’être perçues comme une personne faible ou comme un fauteur de troubles, de faire l’objet de représailles de la part de leurs pairs et de leurs superviseurs ou d’être étiquetées comme étant inaptes au travail. Les militaires sont nombreux à être convaincus que le processus de traitement des plaintes ne garantit pas la confidentialité. Ces préoccupations traduisent la crainte profonde que la chaîne de commandement ne prenne pas les plaintes au sérieux. Les militaires sont peu portés à signaler les cas de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle dans un contexte où bon nombre pensent qu’il est permis de voir le corps des femmes comme un objet, de faire des blagues non sollicitées et blessantes à propos de relations sexuelles avec des femmes militaires et de jeter le doute sur les compétences des femmes militaires. Qu’une telle conduite soit généralement ignorée, voire tolérée, par la chaîne de commandement dissuade bon nombre de victimes de signaler un comportement sexuel inapproprié dont elles ont fait l’objet.

La REE a entendu à plusieurs reprises des participants mentionner que la seule façon d’augmenter le nombre de signalements est de créer un mécanisme à cet effet, à l’extérieur de la chaîne de commandement. En fait, un certain nombre d’autres organismes militaires – par exemple aux États-Unis, en Australie et en France – ont créé des bureaux indépendants chargés de recevoir les signalements sur les cas d’inconduite sexuelle, d’offrir du soutien aux victimes et une formation sur la conduite acceptable, et de faire un suivi des données. La plupart de ces bureaux permettent aux victimes de choisir si elles souhaitent ou non que leur plainte soit déposée de façon officielle et fasse l’objet d’une enquête. Les victimes se font offrir un traitement et du soutien, peu importe leur décision.

La REE recommande, comme cela se fait dans d’autres pays et comme le réclament bon nombre des membres des FAC, la création d’un centre de responsabilisation en matière de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle, qui serait indépendant des FAC et qui serait chargé de recevoir les plaintes portant sur un comportement sexuel inapproprié, de même que d’assurer la prévention, le soutien aux victimes, la collecte de données, la formation et le suivi de l’issue des causes. Le processus de traitement des plaintes devrait permettre aux victimes de décider si elles souhaitent que leur plainte donne lieu à une enquête officielle, mais celles-ci devraient dans tous les cas avoir le droit de recevoir un traitement et des services de soutien.

Définitions

Quoique des modifications aux politiques ne puissent, seules, être suffisantes pour éliminer les cas de comportement sexuel inapproprié, les politiques constituent tout de même un outil essentiel pour guider la conduite des membres des FAC. Malheureusement, la REE a constaté que les comportements interdits ne sont pas définis de façon satisfaisante dans les politiques en vigueur.

Plus précisément, plusieurs personnes interviewées ont indiqué qu’elles ne sauraient expliquer exactement ce qui constitue du harcèlement sexuel, de l’inconduite sexuelle, une relation personnelle préjudiciable et de la fraternisation. En ce qui concerne le harcèlement sexuel, plus particulièrement, la définition des FAC est non seulement trop compliquée, mais aussi trop étroite, et elle ne donne pas une bonne idée du large éventail de comportements qui constituent une conduite sexuelle inappropriée.

La définition du harcèlement sexuel devrait englober non seulement le harcèlement en tant que tel et l’obtention de services sexuels en contrepartie de faveurs, mais aussi les comportements sexuels non sollicités qui contribuent à créer une culture organisationnelle hostile. Faire des commentaires ou des blagues qui ne visent pas nécessairement une personne en particulier, mais qui instaurent un climat de sexualisation malsain fait partie de ces comportements. En outre, la définition du harcèlement sexuel ne devrait pas être limitée aux incidents qui se produisent dans le milieu de travail étant donné qu’en général les militaires vivent, travaillent et se réunissent dans le contexte d’activités sociales liées aux structures organisationnelles des FAC.

Le concept de la relation personnelle préjudiciable est aussi mal compris. Les politiques des FAC ne le définissent qu’au regard des conséquences négatives subies par l’unité, et elles ne traitent pas précisément des relations entre des militaires placés dans des positions d’autorité différentes. Compte tenu de l’inhérente inégalité de pouvoir entre des militaires de grades différents, une présomption administrative de relation personnelle préjudiciable devrait s’appliquer lorsqu’une telle relation n’a pas été divulguée de façon adéquate.

Le concept de l’inconduite sexuelle est aussi mal défini, principalement parce que dans la politique pertinente, le sens accordé au terme ne correspond pas à celui qui lui est attribué dans le langage courant. Le terme « agression sexuelle », que les Canadiens comprennent tous et qui figure dans le Code criminel, devrait donc être employé pour décrire tous les cas d’attouchement intentionnel non consenti de nature sexuelle. La politique devrait aussi traiter du concept du consentement de même que de l’effet des drogues ou de l’alcool ou de l’inégalité de pouvoir au regard de l’existence d’un consentement véritable à un rapport sexuel.

Dans l’ensemble, la REE a conclu que les règles pourraient être plus efficaces qu’elles le sont si le traitement des cas de comportement sexuel inapproprié reposait sur une approche uniformisée basée sur des définitions claires et des exemples de comportements interdits, et tenant compte du milieu institutionnel dans lequel les membres des FAC vivent, travaillent et se réunissent pour participer à des activités sociales. La politique devrait être rédigée dans un langage simple correspondant à celui employé dans le Code criminel.

Processus et procédures

Les processus actuellement en place pour mettre au jour, signaler et résoudre les cas de harcèlement sexuel et pour la tenue des enquêtes sont complexes et ne donnent pas les résultats souhaités. Il n’est pas donc surprenant qu’un nombre impressionnant de victimes choisissent de se taire.

Plus précisément, avant qu’une plainte de harcèlement sexuel ne soit finalement réglée, les parties doivent parfois passer par trois étapes, au cours desquelles elles tentent d’arriver à un règlement : l’emploi d’un mode alternatif de règlement du conflit (MARC) [la personne qui a déposé la plainte est encouragée à confronter dans un cadre non directif la personne qui l’a censément harcelée], la tenue d’une enquête administrative menée par l’agent responsable et le dépôt d’un grief. Ce processus est trop long et trop lourd. En outre, l’importance accordée à l’emploi de techniques de prise en charge personnelle et au règlement de la plainte au plus bas niveau possible est problématique. Les victimes ne sont généralement pas à l’aise de se retrouver dans une position où elles doivent confronter la personne qui les a harcelées, particulièrement lorsque cette personne détient un grade supérieur au leur. De plus, plusieurs des personnes interviewées qui se sont plaintes à un superviseur ont mentionné que leur plainte n’avait pas été prise au sérieux. La REE conclut que la pression mise sur les parties pour qu’elles règlent la plainte au niveau le plus bas a pour effet de dissuader les victimes de déposer une plainte et de les intimider; cette pression a exactement l’effet contraire à l’objectif que la politique de la tolérance zéro devrait permettre d’atteindre. Les victimes ont aussi la possibilité de choisir un MARC officiel; toutefois, la REE conclut que cette approche ne convient généralement pas dans les cas de harcèlement sexuel.

La REE a aussi constaté que même dans les cas où la plainte de harcèlement sexuel avait finalement été considérée comme étant légitime, la sanction imposée avait généralement semblé dérisoire – une « tape sur les doigts » – et inefficace comme moyen de dissuasion.

Pour simplifier le processus, il faudrait éliminer les deux premières étapes du règlement de la plainte pour passer directement à celle du dépôt d’un grief. Le commandant (cmdt), qui agit à titre d’arbitre, aurait toujours la possibilité d’enclencher une enquête sur le cas de harcèlement dans le cadre de la procédure de règlement du grief. Ce processus simplifié permettrait de réduire les délais et les pressions inutiles sur la victime et de porter l’affaire rapidement à l’attention du cmdt. Il serait envisageable de continuer à offrir aux victimes la possibilité de passer par la médiation ou par un MARC, mais cette possibilité en serait une parmi d’autres. En outre, dans les cas où les cmdt concluent qu’une plainte est fondée, ils devraient être conseillés pour l’imposition de la sanction qui convient. Cela permettrait d’uniformiser le traitement des plaintes et de faire en sorte que les sanctions soient plus dissuasives.

Des problèmes plus graves encore ont été signalés relativement à la tenue des enquêtes sur les cas d’agression sexuelle. La REE est particulièrement préoccupée par les témoignages qui ont fait ressortir le manque de compétence de la police militaire en cette matière. Elle a rencontré un certain nombre de policiers militaires dévoués, mais plusieurs ne comprenaient pas bien les directives pertinentes, n’étaient pas sensibilisés au problème de l’agression sexuelle, manquaient de formation sur les éléments essentiels de l’infraction (par exemple sur le concept juridique du consentement) et ne connaissaient pas les ressources mises à la disposition des victimes pour les aider. En outre, elle a entendu des témoignages suivant lesquels agressions de bas niveau et celles qui ne causaient pas de blessure physique étaient souvent ignorées, et que dans de tels cas, il arrivait souvent qu’aucune accusation ne soit portée.

Les victimes, qui s’inquiètent de la façon dont elles seront traitées dans le système de justice militaire, décident souvent, pour ces raisons, entre autres, de ne pas signaler l’agression sexuelle qu’elles ont subie. Par ailleurs, bon nombre des victimes ayant signalé l’agression ont mentionné que leur expérience avait été « atroce ». Pour rebâtir la confiance à l’égard du système, les plaignantes et les plaignants doivent être rassurés sur l’engagement des FAC à veiller à ce que leur plainte fasse l’objet d’une enquête soignée. Cet objectif pourra être atteint, en partie, si les victimes ont la possibilité de demander que leur cause soit portée devant une autorité civile.

Finalement, la REE a constaté que les FAC recueillent bien peu de données en ce qui concerne la fréquence des cas de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle. Les militaires disposent de mécanismes de suivi des incidents, mais ils semblent ne les employer que de manière irrégulière, et de toute façon, la plupart des incidents ne sont pas signalés. Sans données permettant de faire le suivi des cas, il est difficile de responsabiliser les membres qui se situent dans la chaîne de commandement ou la police militaire, et les FAC ne disposent pas de l’information qui leur permettrait d’empêcher que de nouveaux incidents surviennent.

Programmes et ressources externes

Bien qu’un nombre impressionnant de programmes et de services semblent être offerts au sein des FAC pour soutenir les victimes de comportements sexuels inappropriés, en réalité, ces services ne sont accessibles qu’à certains emplacements ou encore ils ne répondent pas aux besoins et sont inefficaces. En outre, bon nombre des participants ont indiqué qu’ils n’avaient aucune idée des services offerts et ont fait remarquer qu’il n’existe aucune source d’information centralisée, comme un site Web des FAC, où ils pourraient prendre connaissance de tous les services de soutien offerts aux victimes.

Dans l’ensemble, la REE a conclu que les infirmières et infirmiers ainsi que les travailleuses et travailleurs sociaux constituent les ressources les plus importantes pour les victimes de comportements sexuels inappropriés, et parfois, pour les personnes mises en cause ou accusées lorsqu’elles sont désemparées. Toutefois, le rôle des infirmières et infirmiers ainsi que des travailleuses et travailleurs sociaux est nécessairement limité, car ils ne sont habituellement appelés à intervenir que si la victime est en grande détresse et que son unité de soins médicaux en fait la recommandation. Bon nombre des victimes évitent de consulter un service de soins de santé, parce qu’elles ont l’impression que la confidentialité de leur cas ne sera pas protégée. De plus, un certain nombre des personnes interviewées ont vécu une expérience difficile lorsqu’elles ont signalé une agression sexuelle à un médecin. Finalement, bien que les infirmières et infirmiers ainsi que les travailleuses et travailleurs sociaux jouent un rôle important dans le soutien des victimes, ils n’ont pas pour mandat de défendre les victimes ni de leur donner des conseils sur la façon de naviguer dans les divers processus et procédures juridiques.

Formation

Les membres des FAC doivent périodiquement recevoir une formation obligatoire, y compris sur les comportements sexuels interdits. Dans la pratique, toutefois, cette formation ne semble pas avoir grand effet. Un grand nombre de participants ont indiqué que les cours ne sont pas pris au sérieux : la formation sur le harcèlement est tournée en ridicule, le cours est trop théorique et le volet sur le harcèlement est « noyé » parmi tous les sujets sur lesquels porte la formation. Les exposés sous forme de présentation PowerPoint sont surnommés « mort à petit feu par PowerPoint », et la formation en ligne est vertement critiquée. Un certain nombre des personnes interviewées ont aussi manifesté leur scepticisme à l’égard de la formation donnée au sein de l’unité : de l’avis général, les personnes qui donnent cette formation sont souvent complices des comportements interdits. Les participants ont mentionné que les cmdt ne reçoivent pas une formation suffisante et qu’ils sont incapables de définir, d’évaluer et de gérer le harcèlement sexuel.

Dans l’ensemble, la REE a constaté que la formation actuellement donnée ne réussit ni à renseigner les militaires sur ce qui constitue une conduite acceptable, ni à inculquer une culture éthique au sein des FAC. En fait, la formation est peu crédible et, de surcroît, elle entretient la perception que les FAC ne prennent pas au sérieux le problème du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle.

Un cours portant exclusivement sur les comportements sexuels inappropriés devrait être offert par petits groupes par des professionnels compétents, en ayant recours à des techniques interactives. La formation donnée au sein des unités devrait être limitée, et la formation en ligne ne devrait être offerte aux militaires du rang que si elle comprend également un volet interactif. Les dirigeants devraient aussi être tenus de suivre une formation régulière sur les comportements sexuels inappropriés et sur leurs responsabilités en vertu des politiques pertinentes. La formation à l’intention de la police militaire devrait insister sur le soutien aux victimes, les techniques d’entrevue et le concept du consentement. Les médecins, les infirmières et infirmiers, les travailleuses et travailleurs sociaux ainsi que les aumôniers auraient aussi intérêt à suivre une formation accrue sur le soutien des victimes de comportements sexuels inappropriés.

Conclusion : pistes de solutions

Il est essentiel que les FAC modifient leurs politiques pour faire face au problème du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle. Toutefois, elles doivent aller encore plus loin si elles veulent s’attaquer de manière efficace au problème des comportements sexuels inappropriés des militaires.

Premièrement, un changement culturel s’impose. La modification des politiques ne pourra sans doute être efficace que si elle s’inscrit dans la mise en œuvre d’une réforme culturelle à grande échelle. Pour y parvenir, les FAC doivent traiter non seulement les incidents graves de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle, mais aussi les cas de harcèlement sexuel de bas niveau, par exemple le harcèlement qui prend la forme de propos humiliants et à caractère sexuel et qui contribue à créer un climat hostile aux femmes et aux LGTBQ.

Deuxièmement, la réforme doit être pilotée par des dirigeants qui exercent un leadership solide. Sans l’engagement profond, sincère et concret des dirigeants supérieurs, il ne sera pas possible d’élaborer des programmes ayant une influence réelle sur l’organisation, de transmettre un message clair aux membres des FAC que les comportements sexuels inappropriés ne seront pas tolérés et de rebâtir la confiance des membres des FAC envers les dirigeants supérieurs.

Troisièmement, pour mettre en œuvre une réforme culturelle, il faut améliorer l’intégration des femmes, entre autres parmi les militaires occupant un poste d’officier supérieur. Il est vrai que l’examen de la question générale de l’atteinte du taux souhaité de représentativité des femmes au sein des FAC ne fait pas partie du mandat de la REE, mais il y a un lien indéniable entre l’existence d’une culture organisationnelle hostile, caractérisée par le manque de respect envers les femmes et leur dénigrement, et l’intégration peu réussie des femmes au sein de l’organisation. L’augmentation du taux de représentativité des femmes au sein des FAC, y compris pour les postes les plus élevés parmi les dirigeants supérieurs, est une condition essentielle au changement de culture.

Quatrièmement, les FAC doivent convaincre leurs membres qu’elles prennent au sérieux le problème du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle. L’établissement d’un organisme indépendant chargé de recevoir les signalements concernant les comportements sexuels inappropriés et de fournir du soutien aux victimes, entre autres choses, est une étape importante vers l’amélioration des processus de traitement des cas de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle, en plus d’être un moyen de montrer aux militaires que les FAC prennent au sérieux le problème des comportements sexuels inappropriés. Dans le même ordre d’idées, en permettant aux victimes d’une agression sexuelle de demander que leur plainte soit portée devant une autorité civile, les FAC indiqueront incontestablement qu’elles considèrent que les besoins des victimes sont prioritaires.

La volonté des FAC d’examiner d’un œil critique leurs propres pratiques et processus dans le cadre de l’examen indépendant dont fait état le présent rapport indique l’importance qu’elles accordent au problème des comportements sexuels inappropriés. Les FAC montrent ainsi leur détermination à prendre des mesures concrètes pour réduire le nombre de cas de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle et pour créer une culture organisationnelle inclusive, dans laquelle la dignité de tous leurs membres est respectée. Il ne sera pas facile d’instaurer un changement culturel, d’améliorer l’intégration des femmes au sein des FAC, de rebâtir la confiance des membres des FAC à l’égard de la chaîne de commandement et d’éliminer la prédominance du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle. L’atteinte de tels objectifs nécessitera un leadership solide et un engagement soutenu. Un changement de culture est toutefois essentiel au développement d’une organisation militaire moderne qui adhère au principe du respect de la dignité humaine et qui, en plus, est capable d’optimiser son rendement grâce aux compétences et aux talents de tous ses membres. La population canadienne y tient, et les membres des FAC le méritent.

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