La seconde chance à l’œuvre : Comment un programme de conférenciers pour détenus transforme des vies et les perceptions

Mise en garde : Cet article contient des descriptions explicites de situations d’urgence réelles qui ont exposé des personnes à un danger physique et à des traumatismes. La discrétion du lecteur est de mise. Des liens vers des ressources de soutien sont fournis à la fin de l’article. Les noms des participants ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des victimes.

Une illustration graphique montrant deux personnes sur des échelles rouges, réparant des maillons brisés sur des arbres dans un paysage herbeux. Le texte indique : La seconde chance à l’œuvre : Comment un programme de conférenciers pour détenus transforme des vies et les perceptions

Tamara Molleson ne cesse de voir des hommes démoralisés, accablés par leur passé et doutant de la possibilité d’une rédemption à leur arrivée à l’unité à sécurité minimale de l’Établissement de Joyceville.

Mais lorsque ces hommes se joignent au programme LINKS, un changement s’opère en eux.

« J’ai vu des hommes ayant perdu tout espoir à leur arrivée qui sont repartis la tête haute », dit Tamara, une gestionnaire de programmes au Service correctionnel du Canada (SCC) et l’une des principales intervenantes du programme LINKS. « Nous ne faisons pas que leur donner une seconde chance, nous les aidons à se bâtir une vie digne d’être vécue. La transformation est incroyable. »

Dans le cadre du programme LINKS, qui signifie Letting Inmates Network Knowledge in Schools (laissons les détenus transmettre leurs connaissances dans les écoles), des détenus incarcérés à l’unité à sécurité minimale de l’Établissement de Joyceville sont escortés dans des écoles secondaires, des foyers de groupe et des établissements d’études postsecondaires partout en Ontario pour s’adresser en personne aux étudiants. Ce programme a été conçu pour favoriser l’empathie, le sens des responsabilités et la compréhension, tant chez les membres de l’auditoire que chez les hommes qui se portent volontaires pour prendre la parole.

Pour ces hommes, le programme constitue l’occasion de confronter les chapitres les plus sombres de leurs vies et de se servir de leurs histoires pour aider à détourner les jeunes de parcours marqués par des erreurs similaires. Pour les étudiants, ce programme offre un aperçu brut et sans filtre du système de justice pénale et rappelle que même derrière les barreaux, l’humanité demeure.

Les critères de participation au programme sont très stricts. Les délinquants doivent avoir eu un comportement exemplaire en établissement durant au moins les six derniers mois, avoir une très bonne compréhension de leurs crimes, et démontrer une réelle volonté à raconter leur histoire pour dissuader les autres de commettre les mêmes erreurs.

Les délinquants admissibles qui souhaitent participer au programme doivent suivre un processus rigoureux, lequel comprend des entretiens, des simulations de présentation et l’approbation de leur équipe de gestion de cas. Pour les hommes dont la participation est approuvée, l’expérience peut avoir des répercussions profondes.

Assumer l’inconcevable : un père affronte la période la plus sombre de sa vie

Encore à ce jour, Raj ne saisit pas tout à fait comment sa vie a pu basculer de la sorte. Il a grandi en Inde, puis a immigré au Canada en 1984 dans l’espoir de bâtir une meilleure vie pour sa famille et lui. Il s’est marié, a eu des enfants et s’est lancé dans une carrière prometteuse.

Puis il a découvert le monde de la drogue, d’abord en tant que trafiquant, et ensuite comme consommateur, et tout autour de lui a commencé à s’écrouler à mesure que sa dépendance prenait le dessus. Une nuit, alors qu’il était sous l’emprise de la drogue et de la colère, Raj a tué sa femme par balle.

Devant des étudiants du Collège Algonquin, il a avoué ceci : « Je ne comprends toujours pas comment j’ai pu commettre ce geste ». Et d’une voix brisée, il leur a raconté les événements survenus la nuit où il a enlevé la vie à la femme qu’il aimait, reconnaissant que « rien ne peut excuser ce geste. »

Un silence lourd de stupeur planait dans la pièce, alors que le poids des paroles de Raj s’est répandu dans la pièce comme un brouillard oppressant. Plus tard, un étudiant a écrit ce qui suit dans un formulaire de rétroaction : « J’ai peine à imaginer la souffrance et le regret que vous causent les terribles événements qui ont mené à votre arrestation. Mes pensées et mes prières sont avec vous et toutes les personnes touchées par cette perte déchirante. »

En prison, Raj a juré de changer. Il a arrêté net de consommer et s’est plongé dans la spiritualité et des études supérieures. Il a commencé à faire du bénévolat dans le cadre de programmes carcéraux et à se faire pardonner pour son geste.

Lorsqu’un représentant du programme LINKS lui a demandé de devenir conférencier, il s’est demandé s’il en serait capable. S’adresser à une salle remplie de jeunes puis leur confesser son pire geste semblait intolérable. Mais il a ensuite pensé à ses fils avec qui il est en démarche de réconciliation, et à la possibilité que raconter son histoire puisse dissuader d’autres personnes de faire les mêmes erreurs.

Lorsqu’il a commencé à parler de sa dépendance, de l’engrenage de sa consommation et des conséquences dévastatrices de ses gestes, quelque chose d’inattendu s’est produit. Les étudiants ont prêté une oreille attentive. Ils ont posé des questions réfléchies et percutantes. Ils ne portaient pas de jugement, ils cherchaient à le comprendre.

« La première fois que j’ai parlé à un groupe d’étudiants, j’ai eu beaucoup de mal à passer à travers, admet-il. Mais j’ai ensuite réalisé que si mon histoire pouvait inspirer une seule personne à changer, ça aura valu la peine. »

Aujourd’hui, Raj est sobre depuis 12 ans. Il se prépare à son éventuelle mise en liberté et rêve du jour où il pourra être réuni avec ses enfants. Mais il sait que le poids de ce qu’il a fait continuera toujours de l’accompagner, et il est prêt à porter ce fardeau s’il peut influencer d’autres personnes.

De l’autodestruction à la conscience de soi : un message conjuguant prudence et espoir

Greg a une histoire différente, mais tout aussi bouleversante. Il a grandi dans ce qu’il décrit comme un « bon foyer de la classe moyenne », mais dès le début de sa vingtaine, il s’est trouvé aux prises avec une consommation sévère de substances pour l’aider à composer avec ses émotions difficiles.

Ses choix ont fini par le rattraper, menant à son arrestation et à une longue peine d’emprisonnement pour meurtre au deuxième degré et incendie criminel. Greg se souvient de sa première nuit passée dans une prison à sécurité maximale pendant laquelle il a fixé les murs de béton, réalisant que sa vie était finie.

Mais bizarrement, la prison l’a sauvé, le forçant à entreprendre une introspection pour la première fois alors qu’il avait déjà purgé plusieurs années de sa peine. « Un membre de ma famille venait tout juste de guérir du cancer, et c’est là que j’ai réalisé que je ne voulais pas mourir en prison », dit-il.

« Je passais à côté de tant de choses à l’extérieur et je voyais une porte de sortie si je pouvais simplement arrêter de me mettre des bâtons dans les roues. »

Lorsqu’on lui a offert de participer au programme LINKS, Greg a sauté sur l’occasion. Se tenant debout devant des étudiants, il leur a expliqué précisément à quel point il est facile de basculer dans un mode de vie criminel, et combien il est terriblement difficile de s’en extraire.

Après sa présentation, un étudiant lui a dit ce qui suit : « Vous entendre raconter votre histoire m’a fait réaliser à quel point la ligne est mince entre une vie normale et une vie criminelle. Vous m’avez montré que vous pouvez tout avoir en surface et tout de même vous sentir complètement perdu en dedans. Ça m’a vraiment marqué. »

Tamara a vu d’innombrables étudiants se présenter aux séances du programme LINKS avec des opinions bien arrêtées au sujet des criminels, et repartir les larmes aux yeux. « Ils arrivent avec l’idée que les détenus sont uniquement de “mauvaises personnes”, dit-elle. Et puis ils entendent leurs histoires et réalisent que ce sont des êtres humains qui ont fait des erreurs aux conséquences désastreuses, sans cesser pour autant d’être humains. »

Les étudiants en justice pénale et en science du comportement prennent directement la mesure de la dimension humaine de l’incarcération, des apprentissages déterminants pour leur carrière future. Un étudiant a dit ce qui suit : « Cette expérience a complètement transformé ma vision des délinquants en tant que futur agent d’application de la loi. Ce ne sont pas juste des dossiers de cas, ce sont des personnes qui ont des familles, qui souffrent et qui ont la capacité de changer. »

Les jeunes à risque repartent souvent visiblement ébranlés, soudainement très conscients des conséquences bien réelles de la toxicomanie et des mauvaises décisions.

« Ils voient quelqu’un debout devant eux, pas seulement un criminel, mais un père, un fils, un être humain, qui a tout perdu à cause d’une seule décision, explique Tamara. Et le choc est brutal. »

Pour les hommes, ce programme représente quelque chose d’encore plus profond : c’est une forme de justice réparatrice. En se tenant debout devant une salle remplie d’étudiants et en assumant le pire geste qu’ils ont commis, ils entament un cheminement qui leur permet de se reconstruire et, pour certains, de se pardonner.

Pour Tamara, ce qui fait la force du programme LINKS c’est la sincérité brute. Pas de script, pas de faux-semblants, simplement des hommes face à des inconnus, mettant leur âme à nu.

« Des étudiants sont venus me voir après des présentations pour me dire “je ne toucherai plus jamais à de la drogue” ou “je vais y penser à deux fois avant de prendre cette mauvaise décision”, dit-elle. Et des délinquants m’ont dit : “C’est la première fois que je me sens comme un humain depuis des années”. »

Le programme LINKS leur rappelle constamment que bien qu’ils ne puissent jamais effacer ce qu’ils ont fait, ils peuvent tout de même donner un sens à leur vie.

Tamara observe de près les hommes pendant qu’ils ramassent leurs effets après une autre présentation dans une école. Elle observe qu’après avoir pris la parole, ils se tiennent un peu plus droits, comme si, d’une certaine façon, le poids de leur passé s’était allégé.

« C’est à cela que ressemble la responsabilisation, dit‑elle. Et c’est à cela que ressemble la rédemption. »

« Est-ce qu’un changement s’opère du jour au lendemain? Non. Est-ce que tout le monde peut changer? Oui. Si une personne est prête, je crois sincèrement qu’elle peut changer. »

Ressources de soutien

Pour les victimes d’un crime

Si vous êtes victime d’un crime, les Services aux victimes du SCC fournissent des ressources de soutien aux victimes. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien suivant :

Pour les employés du SCC

Si vous êtes une employée ou un employé du SCC qui a vécu des traumatismes, des ressources sont à votre disposition en tout temps. En voici quelques-unes :

 

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2026-05-15